mercredi 30 mars 2011

L'Immeuble Yacoubian d'Alaa El Aswany



Pour ceux qui aiment: La Belle du Caire de Naguib Mahfouz

Au coeur de la ville du Caire, tout un éventail de la société égyptienne cohabite derrière les murs de l'immeuble Yacoubian. On y croise à la fois les riches et puissants du Caire, à l'image de Zaki Dessouki, héritier d'une famille riche déchue et amoureux des femmes, d'Hatem Rachid, homosexuel et brillant journaliste et du hadj Assam, mais aussi les miséreux des cabanes de la terrasse dont la belle Boussaïna et le jeune et idéaliste Taha. Dans ce petit microcosmos, c'est toute l'Egypte qui défile avec ses espoirs déchus, la violence, la corruption, la poussée de l'islamisme mais aussi la soif de vivre et le désir d'avancer malgré les entraves.

Je suis décidément dans une bonne période de lecture car il s'agit là d'un deuxième coup de coeur pour ce mois de mars. J'ai en effet dévoré L'Immeuble Yacoubian que j'ai trouvé tout simplement passionnant. Alaa El Aswany nous offre un merveilleux instantané de la vie en Egypte au début du XXIème siècle, sous le régime de Moubarak. J'ai vibré avec tous ses personnages: j'ai souffert avec Soad, j'ai espéré avec Boussaïna, je me suis rebellée avec Taha et j'ai aimé avec Zaki. Certains avis lus parlent de personnages clichés mais j'ai au contraire trouvé la psychologie de chaque personnage bien travaillée et équilibrée. Aucun des habitants de l'immeuble Yacoubian n'est totalement blanc comme neige et tous font des concessions à la morale pour survivre. J'étais ainsi impatiente de retrouver, sans préférence aucune, chacun de ces héros, attachants parce que tellement humains.

Dernièrement, un article dont je vous parlais ici citait L'Immeuble Yacoubian comme un livre permettant de mieux comprendre la réalité d'un pays. Sans être une spécialiste de la société égyptienne, je partage, après lecture, cette affirmation. Alaa El Aswany décrit très bien l'infiltration de la corruption dans tous les secteurs, les jeunes qui se tournent vers l'extrémisme religieux par manque de perspectives futures, l'envie de liberté, de renouveau. C'est d'autant plus intéressant que cette jeunesse entravée c'est enfin soulevée pour mettre fin à un régime qui aura duré plus de 30 ans, contredisant ainsi ces mots d'un politicien corrompu du livre:

"Les gens naïfs croient que nous truquons les élections. Absolument pas! Le bon Dieu a crée les Egyptiens à l'ombre d'un gouvernement. Aucun Egyptien ne peut être en désaccord avec son gouvernement. Bien sûr, il y a des peuples qui se soulèvent et se révoltent mais, de tout temps, l'Egyptien a baissé la tête pour manger son morceau de pain. Tout cela est écrit dans l'histoire. Le peuple égyptien est le plus facile à gouverner de tous les peuples de la terre. Dès que tu prends le pouvoir, ils se soumettent à toi, ils plient devant toi, et tu peux faire d'eux ce qui te passe par la tête. N'importe quel parti au pouvoir, lorsqu'il fait des élections, est obligé de les gagner parce que les Egyptiens sont obligés de soutenir le gouvernement. Le bon Dieu les a créés comme ça." p. 113

Un instantané passionnant de la société égyptienne à l'heure de sa révolution. L'Immeuble Yacoubian est un roman émouvant et marquant, mettant en scène des personnages attachants avec leurs faiblesses, leurs erreurs et leurs espoirs d'une vie meilleure. Un roman brillant!

Construit en plein cœur du Caire dans les années 1930, vestige d'une splendeur révolue, l'immeuble Yacoubian constitue un creuset socioculturel très représentatif de l'Egypte du XXIe siècle naissant. Dans son escalier se croisent ou s'ignorent Taha, le fils du concierge, qui rêve de devenir policier ; Hatem, le journaliste homosexuel ; le vieil aristocrate Zaki, perdu dans ses souvenirs ; Azzam, l'affairiste louche aussi bigot que lubrique ; la belle et pauvre Boussaïna, qui voudrait travailler sans avoir à subir la convoitise d'un patron...
Témoin d'une époque, Alaa El Aswany pose, sans juger, un regard tendre sur des personnages qui se débattent tous, riches et pauvres, bons et méchants, dans le même piège, celui d'une société dominée par la corruption politique, la montée de l'islamisme, les inégalités sociales, l'absence de liberté sexuelle, la nostalgie du passé.
Mais ce roman n'aurait pas conquis un tel nombre de lecteurs dans le monde entier s'il se contentait d'évoquer l'Egypte au tournant du millénaire : en digne héritier d'un Dostoïevski comme d'un Zola ou d'un Mahfouz, c'est bien de l'homme que nous parle Alaa El Aswany, de ses vices et de ses faiblesses, de ses rêves et de ses échecs, et le miroir qu'il tend, pour indulgent qu'il soit, n'en est que plus effrayant.

Né en 1957, Alaa El Aswany exerce le métier de dentiste dans le centre du Caire. Après le succès phénoménal de l'Immeuble Yacoubian, porté à l'écran par Marwan Hamed, il vient de publier un nouveau roman: Chicago (Actes Sud, 2007).

Lecture commune faite avec Canel et L'Ogresse. Allez vite voir leurs billets. Pour ma part, j'ai maintenant très envie de découvrir les autres livres de cet auteur. Quelqu'un a lu Chicago?

EL ASWANY Alaa, L'Immeuble Yacoubian, ed. Actes Sud, coll. Babel, septembre 2007, 325p. traduit de l'arabe (Egypte) par Gilles Gauthier
EL ASWANY Alaa, Imrat Yaqubyan, 2004

jeudi 24 mars 2011

De ma LAL à ma PAL en un clin d'oeil

Alors avant tout, je souhaite préciser que:

1) Mr. Z y a également mis du sien. Ben oui, deux book-addicts à la maison, ça fait des dégâts.
2) Nous avons reçus un bon sur Amaz** UK, qu'il fallait bien l'utiliser et que bon, acheter des chaussures ou de l'électroménager c'est bof bof alors que pour les livres, on est tout de suite plus inspirés.

Voici donc les derniers ajouts à ma PAL. La plupart sont donc en anglais mais il y également deux livres en français trouvés chez mon bouquinisite préféré le week-end passé. Car oui, imaginez-vous que j'y suis allée il y a quelques semaines et que j'en suis ressortie, pour la première fois de toute ma vie, sans un seul bouquin sous le bras. Je ne pouvais bien évidemment pas rester sur cette défaite cinglante, cette terrible tragédie!!! Heureusement, tout est rentré dans l'ordre et j'y ai déniché:

1. Double Vision (Sourde angoisse) de Pat Barker: Le thème du retour d'Afghanistan me tente moyen mais je voulais absolument tester l'écriture de cette auteure qui récolte tant de commentaires dithyrambiques.

2. Bad Faith (Darquier de Pellepoix ou la France trahie) de Carmen Callil: Envie de livres d'histoire depuis quelques temps...

3. Headlong (Tête baissée) de Michael Frayn: Histoire de l'art et suspense, un bon mélange j'espère.

4. Le Comte de Monte-Cristo de Dumas: Pour l'après Trois Mousquetaires que j'ai décidé de lire cette année et l'après Vingt après vu que certaines blogueuses semblent penser que j'arriverai à avaler le tout pour août. Hum hum!

5. Saison à Copenhague de Karen Blixen

Là où Amz** a fait des dégâts:

6 et 7. The Lunar Men de Jenny Uglow et The Age of Wonder de Richard Holmes: Deux livres d'histoire de la science.

8. Room d'Emma Donoghue: Repéré depuis de nombreux mois et enfin dans ma PAL. D'ailleurs si Virginie passe par-là et qu'une LC te tente toujours...

9. Censoring an Iranian Love Story (En censurant un roman d'amour iranien) de Shahrian Mandanipour: Livre repéré chez Amanda.

10. Witch Light (Un bûcher sous la neige) de Susan Fletcher dont je guette la sortie paperback depuis de nombreux mois. J'en ai tellement entendu parler depuis que je vais laisser passer un peu la vague avant de le lire.

11. The Betrayal d'Helen Dunmore, repéré dans la liste du Booker Prize.

12. Leviathan or the Whale de Philip Hoare: Super critiques pour cette ode à la baleine.

13. The Thousands Autumns of Jacob de Zoet de David Mitchell, également repéré dans la liste du Booker Prize et Mr. Z a beaucoup aimé Cloud Atlas (Cartographie des nuages) qui traine encore dans ma PAL.

14. Of Wolves and Men de Barry Lopez, parce que c'est sur le loup, que c'est Barry Lopez et que cette réédition d'un livre de 1979 est presque incontournable.

15. Polar Obsession (Sublimes pôles) de Paul Nicklen, repéré chez Choco et impossible de résister à ces merveilleuses photographies.

Voilà voilà, il me reste à engager quelqu'un pour m'aider à faire diminuer ma PAL ou à me dédoubler car je ne trouve tout simplement plus le temps de lire. J'espère toutefois vous parler très vite de quelques uns de ces livres.

Bonne journée à tous et faites des folies!!!

lundi 21 mars 2011

127 heures d'Aron Ralston


Pour ceux qui aiment: Into the Wild de John Krakauer ou La mort suspendue de Joe Simpson

Le 26 avril 2003, Aron Ralston, un jeune américain de 27 ans, décide de partir seul explorer le Blue John Canyon dans l'Utah. Alors qu'il se trouve dans une partie du canyon isolée, une pierre de plusieurs centaines de kilos se détache et emprisonne son bras contre la paroi de l'étroit passage. Prisonnier et immobilisé, rapidement à court d'eau et de nourriture, Aron va vivre 127 heures intenses et nous donner une extraordinaire leçon de survie.

Vous avez certainement tous déjà entendu parler de ce fait divers, mis encore en lumière récemment par la sortie du film du Danny Boyle. Ce livre est donc le récit de l'accident par Aron Ralston himself, réédité par Michel Lafon suite à la sortie du film, après une première publication en 2005 sous le titre Plus fort qu'un roc.

J'ai longtemps hésité à ajouter ce petit coeur en début de mon article, mais au final, je pense vraiment que ce récit, en tant que document, le mérite. Aron Ralston raconte son accident, d'heure en heure, et partage avec le lecteur ses réflexions, ses impressions, ses souvenirs et ses espoirs sur ses chances d'être secouru. Le lecteur est complètement plongé dans ce canyon et revit l'épisode avec Aron: la soif, la faim, le froid, l'espoir, l'abandon, les hallucinations dues à la déshydratation... Je me suis, pour ma part, totalement identifiée à l'auteur, au point d'avoir parfois des mini-crises de panique ou une horrible envie de boire. C'est pourquoi ce petit coeur orne ce billet, car peu de récits arrivent à emmener leur lecteur de si "belle" et angoissante façon.

Alors oui, 127 heures n'est pas toujours facile à lire et j'ai trouvé cette lecture parfois oppressante. D'un autre côté, j'ai beaucoup aimé les descriptions de ces canyons et des sommets escaladés par Aron Ralston à travers tous les Etats-Unis. On pourrait d'ailleurs presque classer ce livre dans la catégorie nature writing. La plume de l'auteur, sans être de la haute littérature, est plus qu'agréable et si j'ajoute qu'Aron cite à plusieurs reprises Edward Abbey, je sens que l'intérêt de certains va tout à coup augmenter.

Mon seul petit bémol reste peut-être l'accumulation d'épisodes ou l'auteur a "frôlé la mort". Aron Ralston m'a vraiment fait penser à Chris McCandless d'Into the Wild. Tous deux sont en effet constamment à la recherche d'aventures fortes et de montées d'adrénaline et sont ainsi prêts à prendre tous les risques. Dans 127 heures, Aron Ralston raconte les débuts de sa passion pour l'escalade et ses excursions précédentes à la conquête des sommets de plus de 4000 mètres, en hiver et en solitaire. J'ai aimé ces parties qui permettent de décompresser un peu et d'échapper à l'ambiance étouffante du canyon, mais je n'ai pu m'empêcher de penser que l'auteur, soit exagérait un peu, soit était un réel crétin (oui, oui). C'est typiquement le genre de personnes qui se mettent en danger et provoquent ensuite des avalanches ou autre accident qui peuvent tuer les personnes se trouvant au mauvais moment, au mauvais endroit ou les secouristes venant les aider. Personnellement, les drogués d'adrénaline m'énervent pour leur non-respect de la montagne et leur totale inconscience qui, à mon sens, s'apparente à une forme d'égoïsme. Bref, ce n'est pas ma façon de voir l'alpinisme.

Cela n'enlève rien à la valeur de ce récit, à la fois palpitant et émouvant, et à la leçon de (sur)vie que nous offre Aron Ralston. J'ai vibré avec lui pendant un peu plus de 127 heures et je vous recommande vivement de plonger à votre tour dans l'aventure. J'en ressors impressionnée et pleine de réflexions sur la vie et sur la poursuite des rêves.

Le 26 avril 2003, Aron Ralston, un jeune homme de vingt-sept ans, se met en route pour une randonnée dans les gorges de l'Utah. Alpiniste expérimenté, il collectionne les plus beaux sommets de la région. Pourtant, au fond d'un canyon reculé, l'impensable survient: un rocher se détache au-dessus de lui et emprisonne son bras dans le mur de rocaille. Le voilà pris au piège, menacé de déshydratation et d'hypothermie, en proie à des hallucinations (...)

Aron Ralston est un aventurier dans l'âme. Depuis son accident, il a vaincu le Kilimandjaro, et a l'intention d'escalader l'Everest. Il a animé des conférences sur son expérience, et a été l'invité du célèbre forum économique de Davos. Son histoire a inspiré le nouveau film de Danny Boyle, le réalisateur oscarisé de Slumdog Millionaire.

Un grand merci à Camille des éditions Michel Lafon pour l'envoi.

Je n'avais pas vraiment envie de voir le film mais à présent, je pense que les images doivent être superbes, même si le film se focalise apparemment uniquement sur l'accident, en omettant tous les souvenirs d'excursions d'Aron. Le livre contient quelques photos et cartes, certaines franchement peu ragoûtantes comme vous pouvez l'imagnier, mais qui aident vraiment à visualiser la situation. Je ne dirais cependant pas non à quelques explications plus visuelles de certains passages très techniques du livre, comme la mise en place d'un système de poulies. Quelqu'un a vu le film?

RALSTON Aron, 127 heures, ed. Michel Lafon, février 2011, 304 p., traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Yves Forget-Menot.
RALSTON Aron, Between a rock and a hard place, ed. Atria, septembre 2004, 368p.

jeudi 17 mars 2011

Citation du jeudi (11)


Sur une idée de Chiffonnette:

"Devant cette situation, j'en vins à penser que la vie dépendait de peu. Parfois, c'est une évidence: la distance qui vous sépare de la foudre, un copain dont la rapidité vous sauve d'une noyade certaine dans le Colorado. Parfois, c'est plus subtil, même imperceptible, par exemple, la microscopique chaîne d'ADN qui permet à votre organisme de combattre une infection qu'on ne sait même pas avoir contractée. Ce peut être la décision d'escalader un flanc de montagne différent, évitant par la même occasion un rocher qui dévale le chemin. Nous traversons la vie en ignorant qu'on échappe, chaque jour, à des millions de dangers. Et puis un jour, on frôle l'horreur et l'on se rend compte de ce que signifie cette fraction de seconde, ou ces quelques centimètres. " p. 124

Aron Ralston, 127 heures

Jolie citation d'un livre qui fait pas mal réfléchir. A tous bonne journée et profitez bien de la vie!

lundi 14 mars 2011

La fiction est-elle le meilleur reflet de la réalité?


Je ne peux m'empêcher de partager cet excellent article publié par le Financial Times et relayé par le Courrier International. Gideaon Rachman y défend l'idée que certains romans permettent de comprendre la situation d'un pays mieux qu'un documentaire et dresse une liste PAL-unfriendly de "ces romans qui en disent long sur la marche du monde". Parmi eux:

Crédit photo: pirizoe

Pour la Libye: Au pays des hommes de Hisham Matar
Pour l'Egypte: L'immeuble Yacoubian d'Alaa El-Aswany
Pour l'Afrique du Sud: Disgrâce de J.M. Coetzee
Pour l'Inde: Le Tigre blanc d'Aravind Adiga
Pour la Chine: A Civil Servant's Notebook de Wang Xiaofang
Pour la Russie du XIXème: Guerre et Paix de Tolstoï
Pour l'esclavage aux USA: La Case de l'Oncle Tom d'Harriet Beecher Stowe
Pour les goulags soviétiques: Une journée d'Ivan Denissovitch d'Alexandre Soljenitsyne

Une jolie liste de livres marquants à ajouter à sa PAL. Pour ma part, ils sont déjà presque tous notés et certains ont déjà rejoint ma PAL. L'immeuble Yacoubian est d'ailleurs prévu en lecture commune pour le 30 mars. Je rajoute A Civil Servant's Notebook qui doit bientôt paraître en anglais et qui a l'air passionnant.

Et vous, avez-vous des livres à ajouter à cette liste? Quel est le livre qui décrit à votre avis le mieux la situation de votre pays ou qui vous a permis d'en comprendre un autre?

L'article du Courrier International (11/03)
L'article original du Financial Times (7/03), accessible sur inscription gratuite

dimanche 13 mars 2011

Le dîner de Babette de Karen Blixen par le Théâtre de l'Epiderme

A la fin du 19ème siècle, la petite communauté religieuse norvégienne de Bewerlaag va vivre un étrange repas. Babette, la bonne française arrivée un soir mystérieusement et recueillie par les filles du pasteur, Martine et Philippa, décide d'offrir un festin fabuleux aux villageois, qui ne manque pas de réveiller tous les sens et les désirs enfouis des convives. Devenu légendaire, le dîner de Babette nous est conté par les descendants des invités.

J'aime beaucoup ce que présente le Théâtre en Cavale et si on ajoute une nouvelle de Karen Blixen au lot, je ne peux bien sûr pas résister. Je n'ai jamais lu la nouvelle, Le Dîner de Babette, ni d'ailleurs vu le film de Gabriel Axel, Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1988. Je ne connaissais ainsi pas du tout l'histoire de la pièce.

J'ai beaucoup aimé la mise en scène de cette pièce par Christine Aebi et l'adaptation par Miguel Fernandez-V. Le festin de Babette nous est conté par un petit groupe d'excentriques, descendants des convives de Babette, qui débarquent sur scène dans une certaine cacophonie. Cette idée permet ainsi une interaction directe avec le public et inscrit la pièce dans un cadre contemporain, dynamique et amusant. Cette introduction contraste ainsi d'autant plus avec le côté austère de Bewerlaag et la morosité du début du dîner. Une fois encore, j'ai trouvé la performance des acteurs vraiment bonne, avec une petite préférence pour le rôle du petit vieux, seul convive encore vivant, dont les mimiques sont tout simplement exceptionnelles.

Mon seul point négatif concerne la fin de la pièce qui, selon moi, tombe un peu à plat. La morale sur le but de l'artiste ne colle pas franchement avec le reste de la pièce et la place du dîner en lui-même est finalement plutôt mince. J'aurais également voulu en savoir plus sur Babette, sur ses motivations et son histoire. Ce manque d'approfondissement du personnage de Babette semble cependant être un parti-pris de la part des auteurs qui situent la pièce plus d'un siècle après les événements.

Une adaptation vraiment intéressante du Dîner de Babette, la nouvelle de Karen Blixen, à la fois drôle et sensible et servie par d'excellents acteurs. Petit bémol toutefois pour la fin de la pièce, qui se termine un peu en queue de poisson. Dépêchez-vous, la troupe donnera sa dernière représentation ce soir, dimanche 13 mars à 17h au Théâtre Pitoëff, précédée d'un concert de musique des îles Féroé à 15h.

Il y a plus d'un siècle, vivaient à Bewerlaag, un petit village norvégien, deux soeurs, Martine et Philippa, ainsi que leur bonne, Babette. Un jour, celle-ci décide d'offrir un festin aux habitués de la modeste maison. Mais qu'est-ce qu'un festin? L'occasion de se réjouir et de remercier le ciel d'être réunis autour d'une table? Ou une dangereuse tentation de prendre plaisir à se nourrir et en oublier (un peu) Dieu? Et puis, d'ailleurs, qui est Babette? Une bonne à tout faire en charge du ménage des deux soeurs? Une cusinière française hors pair, une artiste? Une femme endeuillée emmurée dans ses silences? Aujourd'hui, plus personne de pourrait le dire avec précision; et peut-être même qu'à l'époque peu de gens en auraient été capables. Un siècle plus tard, des descendants des invités au festin viennent raconter sur scène ce qu'ils s'est vraiment passé ce jour-là...

Théâtre en cavale, Le dîner de Babette de Karen Blixen par le Théâtre de l'Epiderme
Adaptation: Miguel Fernandez-V.
Mise en scène: Christine Aebi
Avec: Laurent Baier, Silvia Barreiros, Patrick Brunet, Latifa Djerbi, Sissy
Lou et Jef Saintmartin
Théâtre Pitoëff, Genève
18 février - 13 mars

Je profite d'inscrire cette pièce à la prolongation de la Semaine nordique de Cryssilda qui court jusqu'au 22 mars.


jeudi 10 mars 2011

Le aye-aye et moi de Gerald Durrell


Pour ceux qui aiment: Madagascar, la nouvelle série documentaire de la BBC avec David Attenborough

Au début des 90, Gerald Durrell, fondateur du Zoo de Jersey et des Gerald Durrell's Wildlife Preservation Trusts, décide de monter une expédition à Madagascar afin de capturer plusieurs spécimens de la faune si exceptionnelle de cette île, et parmi eux, le fameux aye-aye. Accompagné de sa femme Lee et d'une équipe fidèle, Gerald Durrell voyage à travers les merveilles menacées de Madagascar et fait découvrir à son lecteur sa faune et ses paysages.

Le aye-aye et moi est le dernier livre du naturaliste Gerald Durell qui décèdera peu après cette expédition, en janvier 1995 à l'âge de 70 ans. C'est donc un Gerald Durell assagi et même parfois affaibli que l'on retrouve ici. Si Durell est obligé de déléguer l'action et les captures à son équipe en raison de problèmes de hanches, il gratifie cependant toujours son lecteur de considérations passionnantes sur la conservation et nous conte avec humour les petit tracas de l'expédition. Je ne suis d'ailleurs pas prête d'oublier Jérôme et ses excavations nasales ou les ducky-wuckies qui m'ont fait hurler de rire.

Je n'ai bien sûr pas pu m'empêcher d'avoir un petit pincement au coeur à chaque capture malgré le bien que je pense du Zoo de Jersey. Les programmes de reproduction sont certainement essentiels à la conservation mais ce n'est simplement pas ma voie préférée, surtout si la possibilité de relâcher un jour ces animaux dans leur milieu naturel est faible. Mr. Z qui a passé une semaine au Zoo de Jersey et qui est plutôt admiratif du travail effectué là-bas m'a toutefois un peu rassurée sur le sort de ces aye-ayes et j'ai pu arrêter de cogiter sur le bien-fondé de l'expédition pour apprécier les belles et passionnées descriptions de l'auteur. Petit extrait singulier sur la mouche:

"Le pire, c'est que ces sales bêtes sont fascinantes. Regardez sous la lentille d'un microscope une mouche ou un moustique démembré, et vous serez aussitôt captivé par leur beauté architecturale. L'oeil à facettes de la mouche, par exemple, est un véritable chef-d'oeuvre de "design". La délicatesse de ses ailes fait, en comparaison, paraître grossiers les vitraux de la cathédrale de Chartres. A vrai dire, une fois que vous avez admiré leur incroyable complexité, vous vous sentez vaguement coupable chaque fois que vous en tuez une, et avec elle un des miracles de la nature." p.97

Le récit passionnant d'une belle expédition à Madagascar. En plus de détails intéressants sur la préservation des richesses naturelles de l'île par le naturaliste reconnu qu'est Durrell, Le aye-aye et moi offre de très belles descriptions de la population et des paysages malgaches et de nombreux passages savoureux sur les petites aventures du voyage. Une belle ode à la beauté si menacée d'un pays que j'aimerais visiter depuis longtemps. Vivement que la situation politique s'améliore, Madagascar a tant de potentiel...

Le aye-aye est un lémurien minuscule qui survit en toutes petites colonies à Madagascar. Au début des années 1990, Gerald Durrell s'est fixé pour mission d'en capturer quelques spécimens pour les accueillir dans son célèbre zoo de Jersey. Une expédition scientifique des plus sérieuses... mais qui n'empêchera pas le savant à barbiche blanche de nous faire hurler de rire au fin fond de la forêt.

Gerald Durrell (1925-1996) (euh, 1995, non?), frère du romancier Lawrence, a consacré sa vie à la défense des espèces en voie de disparition. Il est aussi l'auteur chez Payot de La Forêt ivre.

Je ne peux que vous encourager à également jeter un oeil à la série Madagascar avec David Attenborough, diffusée en ce moment sur BBC2 ou en DVD. Il existe de nombreuses similitudes entre ces deux naturalistes renommés qui s'inquiètent du sort de l'île et comparent leurs impressions avec celles de leurs voyages passés. Les images sont tout simplement superbes et permettent d'illustrer les propos de Durrell qui en manquent parfois. Une carte de Madagascar en début d'ouvrage pourrait également être utile.

Cette lecture a été faite en commun avec Keisha. J'en profite également pour l'inscrire à mon challenge Nature Writing de Folfaerie.



DURRELL Gerald, Le aye-aye et moi, ed. Petite bibliothèque Payot, coll. Voyageurs, avril 2002, 236p., traduit de l'anglais (Grande Bretagne) par Isabelle Chapman.
DURRELL Gerald, The Aye-Aye and I, A Rescue Expedition in Madagascar, ed. Harper Collins, 1992


lundi 7 mars 2011

Le Mystère Tour Eiffel d'Armand Guérin et Fabien Lacaf


Paris, 1886: Le jeune Tonin décide de quitter son Cantal natal pour monter à Paris. Bon forgeron, il est très vite engagé sur le chantier pharaonique de la Tour Eiffel. Mais les anarchistes guettent, bien décidés à marquer les esprits et Tonin sera, malgré lui, mêlé à une sombre machination.

L'intérêt du Mystère Tour Eiffel est sans conteste de suivre le processus de construction du monument payant le plus visité au monde. Les auteurs nous emmènent en effet de la conception du projet en 1884, jusqu'à l'inauguration de la Tour en 1889. Le lecteur découvre chaque étape du chantier de la Dame de fer et les difficultés techniques rencontrées. Cette BD recrée également très bien l'ambiance du Paris de la Belle Epoque où l'on croise, au détour d'une page, Toulouse Lautrec et Aristide Bruant au Chat Noir.

Une BD certes intéressante, mais il manque à l'intrigue un peu de profondeur, en particulier sur le complot anarchiste. Le flashback depuis 1906 et la rencontre avec M. Eiffel sont également plutôt inutiles selon moi et pas vraiment exploités et la fin m'a semblée bâclée. Le dessin et l'ambiance qui se dégage de l'ouvrage rattrapent cependant le tout pour en faire une BD plaisante mais pas indispensable non plus.

Paris 1886. Tonin, jeune paysan du Cantal, monte à Paris pour être embauché comme forgeron sur le chantier fort contesté de la Tour Eiffel. Successivement, il découvre le vertige, le Paris de la Belle-Epoque, Monsieur Eiffel et la belle Camille dont il tombe vite amoureux! Mais celle-ci n'est-elle qu'une jeune fille libre et l'intime des artistes de Montmartre ou une inquiétante militante des milieux anarchistes dont les bombes terrorisent Paris? La police est sur les dents et Tonin va être mêlé malgré lui, à un terrible complot dirigé par une mystérieuse organisation: La Pieuvre! Car le mystère est bien là: comment, malgré l'hostilité de ses contemporains, son audace technique et esthétique, un chantier périlleux et les tentatives de destructions diverses, la Tour Eiffel a-t-elle atteint ses 300 mètres de haut trois ans plus tard?

Le Mystère Tour Eiffel, scénario: GUERIN Armand et LACAF Fabien, dessin: LACAF Fabien, ed. Glénat, octobre 2010, 96p.

jeudi 3 mars 2011

Citation du jeudi (10)



Toujours sur une idée de Chiffonnette:

Photo de Dani Jeske/Animals Animals-Earth Scenes sur le site du National Geographic


"Je venais de faire la connaissance de mon premier aye-aye. J'étais sous le choc: de toutes les créatures que j'avais eu le privilège de rencontrer, c'était la plus incroyable. Le aye-aye était en danger? Eh bien, il pouvait compter sur notre aide. Qu'un être aussi stupéfiant, aussi complexe, puisse disparaître, être rayé de la surface de la planète, voilà qui était impensable, au même titre que de brûler un Rembrandt ou de transformer la chapelle Sixtine en discothèque, ou encore de détruire l'Acropole pour édifier à sa place un Hilton. Pourtant, cet étrange animal est bel et bien en voie d'extinction. lui qui sur l'île de Madagascar a conquis un statut quasi mythique, lui qui accomplit des prodiges, et pas seulement d'ordre biologique. Un animal magique: tel il apparaît au peuple malgache au milieu duquel il vit, et, malheureusement, meurt."


Le aye-aye et moi de Gerald Durrell, p.10

Une très belle citation d'un grand nom de la conservation sur cet animal étrange qu'est le aye-aye. J'aime la comparaison d'une espèce à une oeuvre d'art, car quand une espèce s'éteint, n'est-ce pas un peu de notre patrimoine qui disparait avec lui?

Rendez-vous jeudi prochain pour mon billet sur ce livre en lecture commune avec Keisha.

mardi 1 mars 2011

Allah n'est pas obligé d'Ahmadou Kourouma


Pour ceux qui aiment: Sozaboy de Ken Saro Wiwa

A la mort de sa mère, Birahima est confié aux soins de sa tante vivant au Libéria. Accompagné de Yacouba, un féticheur et escroc, il part sur les routes d'Afrique de l'Ouest à la recherche de sa tante, à travers le Libéria et le Sierra Leone déchirés par la guerre civile. Birahima nous conte ainsi, à sa manière très particulière d'enfant des rues, ses pérégrinations et sa lutte pour survivre parmi les enfants-soldats.

L'originalité d'Allah n'est pas obligé est ce récit du jeune Birahima en forme de confession qui fait vivre au lecteur la vie d'un enfant-soldat dans le chaos de la guerre tribale. Le style est très parlé, parsemé d'argot et écrit à l'aide de quatre dictionnaires dont les définitions sont intégrées dans le récit:

"Il avait fait prévaloir que sa fonction méritait elle aussi une par. (Faire prévaloir, c'est faire remporter l'avantage.) Les dirigeants de la société ne voulurent pas l'entendre de cette oreille. Ils hésitaient; ils craignaient des représailles de la part des deux factions. (Représailles signifie, d'après le Petit Robert, mesures répressives infligées à un adversaire pour se venger du mal qu'il a causé.) Ils tergiversaient, tergiversaient. (Tergiverser signifie user de détours, hésiter pour retarder une décision.) Alors Johnson décida d'agir en garçon, un garçon ayant un bangala qui bande. (Agir en garçon, d'après l'Inventaire des particularités, c'est agir en courageux.)" p.153

Allah n'est pas obligé ressemble ainsi à une fable, avec des personnages récurrents et annonciateurs comme Sekou, beaucoup de répétitions et une construction cyclique: Birahima et Yacouba voient en effet leurs aventures se répéter d'un groupe de rebelles à un autre. Cette forme m'a d'ailleurs fait penser à Soie d'Alessandra Baricco.

Si j'ai trouvé cette construction et le style du récit certes originaux, méritant même à eux seuls les prix attribués à ce livre, je dois quand même dire que le manque de réalisme qui en résulte m'a gênée. Je m'attendais en fait à un récit plus construit autour du thème des enfants-soldats et de la guerre civile, et le traitement un peu "fabuleux" de ces sujets m'a laissée sur ma faim.

Ahmadou Kourouma revient également dans ce livre sur des épisodes historiques de la guerre au Libéria et au Sierra Leone. Ayant pas mal étudié le sujet à l'université, j'y ai retrouvé un bon résumé des événements. Cela reste cependant plutôt superficiel et simplifié car vu à travers les yeux d'un enfant (à la décharge d'Ahmadou Kourouma, je précise que j'adhère de toute façon très rarement aux narrateurs-enfants). En fait, j'ai trouvé ces parties un peu "entre deux". Selon moi, la masse d'informations est à la fois trop importante mais pas assez précise pour qu'un lecteur ne connaissant que très peu l'histoire de ces deux conflits si complexes s'y retrouve vraiment.

Un récit à la forme très originale qui s'inscrit dans la tradition orale africaine en se rapprochant de la fable, mais au final, une lecture plutôt frustrante pour ma part: j'en attendais un traitement plus approfondi et réaliste des thèmes des enfants-soldats et de la guerre tribale.

Kalachnikov en bandoulière, Birahima tue des gens pour gagner sa vie. Pas plus haut que le stick d'un officier, cet enfant-soldat du Liberia raconte. L'errance, la guerre, les pillages, les massacres, les copains qui tombent sous les balles... Témoin lucide et fataliste, il nous offre l'image terrifiante d'une Afrique qui sacrifie ses enfants.
Né en Côte d'Ivoire en 1927, Ahmadou Kourouma est l'auteur de quatre livres, tous disponibles en Points. Le prix Jean Giono 2000 lui a été attribué pour l'ensemble de son oeuvre. Il est mort à Lyon en décembre 2003.
Ce livre a obtenu le Prix Renaudot 2000, le Prix Goncourt des lycéens 2000 et le Prix Amerigo-Vespucci 2000.
Ayant déjà dans ma PAL la suite des aventures de Birahima, Quand on refuse on dit non, qui est également le dernier livre de l'auteur décédé en 2003, je le lirai donc sûrement. J'espère être moins déçue par ce récit de la vie de Birahima après sa démobilisation.

Cette lecture a été faite pour le Blogoclub de mars sur le thème de l'Afrique, proposé par Sylire et Lisa.

KOUROUMA Ahmadou, Allah n'est pas obligé, ed. du Seuil, coll. Points, janvier 2002, 221p. Première publication: septembre 2000.