dimanche 26 août 2012

La marche en forêt de Catherine Leroux

Pour ceux qui aiment: Une pièce montée de Blandine Le Callet

Avec ce premier roman, l'auteur québécoise Catherine Leroux nous fait découvrir le clan Brûlé, une de ces familles tentaculaires aux liens parfois soudés et parfois plus tendus. D'une aïeule amérindienne, assoiffée d'aventure, l'auteur tisse de multiples toiles vers sa descendance, sautant des années 1850, aux années 90 et jusqu'à nos jours, à la rencontre de plusieurs générations de Brûlé à des moments clés de leur vie. 

Ce livre est une collection d'instantanés dans la vie des Brûlé. On découvre, au fil des pages, une galerie de personnages riche et attachante, entre Justine qui se remet d'une relation amoureuse destructrice en s'occupant d'un autiste, Emma, deuxième femme du patriarche de la famille, qui essaie de s'intégrer, non sans peine, dans ce clan, Luc qui ne croit plus ni à l'amour ni à la valeur des meubles qu'il façonne ou encore Pascal qui remet toujours à plus tard son coming out.

En multipliant les intrigues et en sautant d'un personnage et d'une époque à l'autre, l'auteur a opté pour une construction courageuse qui aurait pu devenir brouillonne mais qui s'avère au final réussie. Dans une interview lue ici, elle dit avoir voulu que le lecteur se sente «comme le nouveau chum ou la nouvelle blonde qui arrive dans la party de Noël d'une famille nombreuse» et c'est exactement ce que j'ai tout d'abord ressenti. La marche en forêt, c'est un peu comme d'écouter les commérages dans une réunion de famille. On prend, petit à petit, connaissance des grandes lignes, des événements majeurs de la vie d'une personne, sans toutefois connaitre tout son parcours ou la suite des événements. Du reste, le livre s'achève sans réelle conclusion à toutes les intrigues, comme si la vie continuait et faisait place à une nouvelle génération de Brûlé. Je vous rassure, un arbre généalogique est fourni et malgré les nombreux personnages, je ne me suis pas perdue et je retrouvais chaque intrigue avec plaisir, suivant le bon vouloir de l'auteur.

La saga familiale est un genre que j'affectionne particulièrement pour mes lectures d'été et La marche en forêt en est un très bon spécimen. La couleur locale, avec les quelques expressions québecoises, donne de plus un charme certain à ce roman. Le tout est léger et sympathique, même s'il ne me laissera probablement pas un souvenir impérissable. Un premier roman réussi, finaliste du Prix des libraires du Québec en 2012, qui est sorti cette semaine en librairie dans son édition pour la France. 

La famille Brûlé vient de perdre Thérèse, femme adorée de Fernand, mère de Jacques, Luc, Normand et Françoise et grand-mère d une famille nombreuse et dissemblable. Les sentiments sont vifs, le clan, soudé, même s'il tangue parfois.
Une femme qui préfère la chasse aux berceuses, un homme qui trouve une seconde jeunesse grâce à des amours tardives, un autre dont les souvenirs s'évanouissent, un fils violent et sans remords refugié derrière un écran, une belle-fille qui se lie à l'autiste dont elle s occupe... Tout ce monde se retrouve à l'occasion des funérailles dans la grande maison, pleine de souvenirs et de secrets. Là où les liens se créent et se rompent, où les vies commencent et se terminent. Dans cette fresque passionnante dont l'harmonie se précise petit à petit, les destins individuels constituent les pièces vivantes de l'immense tableau qu est la famille.

Catherine Leroux est née en 1979 à Rosemère au Québec. Petite fille, elle a promis à sa grand-mère qu'elle écrirait des livres. Elle a été caissière, téléphoniste, barmaid, bibliothécaire. Elle a enseigné, fait la grève, vendu du chocolat, étudié la philosophie et nourri des moutons, puis elle est devenue journaliste avant, enfin, de tenir sa promesse.

Merci aux éditions Carnets Nord pour l'envoi de ce livre. C'est exactement le genre de lecture dont j'avais besoin pour ces dernières semaines estivales. 

LEROUX Catherine, La marche en forêt, ed. Carnets nord, éditions Montparnasse, août 2012, 272p.

vendredi 17 août 2012

La Fièvre blanche: De Moscou à Vladivostok de Jacek Hugo-Bader

Pour ceux qui aiment: Ryszard Kapuscinski

Pour ses cinquante ans, Jacek Hugo-Bader, journaliste polonais à la Gazeta Wyborcza, décide de partir à la rencontre de la Russie de l'année 2007. Avec comme livre de voyage Le Reportage du XXIème siècle, un récit utopiste sur la vie en URSS dans le futur, édité en 1957, Jacek s'embarque dans une traversée de la Russie en plein hiver, de Moscou à Vladivostok, à bord de sa fidèle kruzak, une jeep soviétique UAZ 469. La Fièvre blanche regroupe également des récits de rencontres, récoltés lors d'autres voyages en Ukraine, en Russie ou en Moldavie. 

Je ne me l'explique pas, mais depuis quelques mois, je suis irrémédiablement attirée vers la Russie. Le récit de Jacek Hugo-Bader qui promettait de découvrir une Russie dissimulée derrière le rideau des pétro- et gazo-dollars de Moscou et de Saint-Pétersbourg ne pouvait donc que me séduire. 

La fièvre blanche, qui donne son titre à ce récit, est le délirium tremens qui touche les peuples indigènes de Sibérie, génétiquement plus sensibles à l'alcool que les autres peuples, et qui les pousse à la violence, au meurtre et au suicide. Un titre qui reflète bien le ton de ce livre: plombant, en complète contradiction avec l'URSS merveilleuse du XXIème siècle rêvée par les auteurs du Reportage de 1957. 

Si vous êtes à la recherche d'un récit de voyage, rempli de poétiques descriptions de taiga sibérienne, passez votre chemin. Jacek Hugo-Bader nous emmène à la rencontre des exclus de la réforme post-soviétique. Des séropositifs encore fortement stigmatisés, aux femmes Moldaves victimes du trafic d'être humain, en passant par les veuves des mineurs d'une mine ukrainienne, la lecture de ce livre est loin d'être une partie de plaisir et j'émergeais de ma lecture avec, à chaque fois, un gros poids sur la poitrine. 

Le livre suivant une chronologie plutôt aléatoire et ressemblant plus, au final, à un recueil de chroniques, qu'à un vrai récit de voyage, il serait peut-être bien de picorer dans la Fièvre Blanche quelques rencontres avant de faire une pause, histoire de sortir la tête du brouillard. Il serait toutefois dommage de se priver de ces portraits, profondément touchants et originaux, qui nous montrent une image différente de cet immense pays qui reste encore souvent méconnu. Où pourrez-vous, en effet, apprendre à connaître les nouveaux hippies russes, des chamans aux pouvoirs étranges, une sans-abri au grand coeur, des politiciens de Transnistrie ou encore le nouveau messie sibérien, Vissarion? 

Quelques répétitions m'ont parfois gênée, très vite éclipsées par le talent de Jacek Hugo Bader pour faire vivre cette galerie de personnages digne de la plus sombre cour des miracles. J'ai également trouvé la vision de l'auteur intéressante: en tant que chroniqueur polonais de l'ancienne nation oppressive, on ne peut s'empêcher de lire entre les lignes la dimension politique de ce récit. 

Un ensemble de chroniques passionnant mais qui peut devenir, à la longue, déprimant. Jacek Hugo-Bader aurait probablement pu trouver quelques rayons de soleils lors de son périple, mais a décidé, au contraire, de se concentrer sur ces récits dramatiques de l'ère post-soviétique, en tirant une peinture très noire de la nouvelle Russie à la force incontestable. A lire, mais à petite dose... 

Durant des années, il y avait eu dans le journal des jeunesses communistes un feuilleton décrivant ce que serait la Russie merveilleuse du XXIe siècle. A présent que nous y sommes, 
Jacek Hugo-Bader a décidé de parcourir en jeep, en plein hiver, l'immense empire déglingué qu'est devenue cette terre d'utopie. Parti de Moscou, il vise Vladivostok et veut surtout explorer la Sibérie. Davantage que les ruines d'un régime, ce sont les êtres qui intéressent le reporter polonais. A travers des chemins qui pullulent de bandits armés ou d'agents d'une sorte de kleptocratie généralisée, il gagne des villes et des villages que l'alcool a mis à genoux. C'est ainsi un voyage en grande tragédie, et s'il n'est pas dénué d'humour, il est le plus noir qu'on puisse imaginer : Hugo-Bader nous conduit chez les exclus de l'ère Poutine, les rappeurs, les sans-abri, les malades du sida, les éleveurs de rennes, les chamanes, les mineurs, les anciens hippies rescapés des asiles ou les victimes du trafic d'organes. Les seules personnes qui, durant ce périple de plusieurs mois, lui auront montré un visage franchement joyeux sont les adeptes de Vissarion, "l'un des six Christ russes". La fièvre blanche est le nom que l'on donne à la transe hallucinée qui succède à l'ivresse.
Avant de devenir journaliste du grand quotidien Gazeta Wyborcza, Jacek Hugo-Bader a travaillé dans l'épicerie, le fret ferroviaire, la filière porcine, le conseil matrimonial et la distribution. Durant toutes ces années, il fut membre de l'opposition anticommuniste en Pologne. Spécialiste de l'ex-URSS, il a également fait des reportages à bicyclette en Chine, en Mongolie et au Tibet. Jacek Hugo-Bader est né en 1957.
Je remercie Babelio et les éditions Noir sur Blanc pour cette étonnante découverte. 
HUGO-BADER Jacek, La Fièvre blanche: De Moscou à Vladivostok, ed. Noir sur Blanc, mai 2012, 510p., traduit du polonais par Agnieszka Zuk
HUGO BADER Jacek, Biala gorqczka, ed. Wydawnictwo Czarne, 2009

tous les livres sur Babelio.com

vendredi 10 août 2012

Pas de régime d'été pour ma PAL

Quelques nouveaux ajouts à ma PAL, entre prêts et achats:

Texasville de Larry McMurtry: J'ai longtemps hésité à lire Lonesome Dove de cet auteur. Je craignais son côté trop déjanté et en voyant ce livre d'occasion, j'ai  pensé que ça serait une bonne occasion de tester ma compatibilité avec l'auteur avant de me lancer dans presque mille pages.

Pain amer de Marie-Odile Ascher: Découvert sur Alphalire. Je n'ai pas eu le temps de le finir avant la fermeture de la saison 2012 et étant restée en plein suspens, il me le fallait absolument. 

Suite française d'Irène Némirovsky: Un roman inscrit dans ma LAL depuis pas mal de temps et que j'ai découvert dans la bibliothèque de ma soeur. Ahhh, la famille a du bon!

Manly Pursuits d'Ann Harries: Parce que c'est l'Afrique du Sud à une période que je trouve passionnante. 

Slammerkin d'Emma Donoghue: Parce que, sans être un coup de coeur, Room a été une lecture marquante de mon année 2011 et que je suis curieuse de découvrir ce que l'auteur a en réserve. 

Et sinon, j'ai une envie soudaine de lire Autant en emporte le vent. Je crois que je n'ai jamais réussi à rester éveillée durant tout le film et je me dis que j'aurais peut-être plus de succès avec le livre. Des motivées pour m'accompagner?


samedi 4 août 2012

Kosaburo, 1945 de Nicole Roland

Pour ceux qui aiment: Nagasaki d'Eric Faye

Suite à la désertion de son frère, la jeune Mitsuko prend sa place et s'engage comme pilote dans l'armée de l'empereur du Japon afin d'éviter le déshonneur à sa famille. Elle rejoint ainsi à l'entraînement Kosaburo, l'homme qu'elle aime secrètement. Soumis à la propagande et à un entrainement intensif, les jeunes gens se dévouent totalement à la défense de l'empereur et de leur pays, en pleine débâcle face à l'avancée de l'armée américaine. 

Pour son premier roman, Nicole Roland part à la rencontre des kamikazes japonais et suit leur processus d'embrigadement. Comment, en effet, ne pas s'interroger sur ces jeunes gens, souvent étudiants et issus de la bonne société japonaise, qui ont donné leur vie pour la cause, se sacrifiant pour leur empereur. Ce court texte n'a évidemment pas pour ambition de répondre à cette question mais à travers le parcours de Mitsuko et de Kosaburo, l'auteur offre de belles réflexions sur l'honneur et le sacrifice. 

J'ai aimé suivre l'évolution de leur pensées et états d'esprit, de la détermination à se comporter selon le légendaire code des samouraïs, à la réalisation que le don de leur vie ne servait qu'une cause perdue. L'ensemble sonne juste et l'auteur évite toute caricature grâce à son écriture toute en retenue "japonaise" (malgré sa nationalité belge). 

Kosaburo, 1945 est un récit touchant, au sujet dur et tragique mais qui exalte pourtant beaucoup de douceur et de tendresse. Un bon premier roman et une plume délicate que je serai heureuse de retrouver à l'avenir.

"J'avais ouvert le cockpit, l'air marin montait jusqu'à mes narines, je fermai les yeux. Je voyais les autres, mes compagnons, ceux qui étaient morts avant moi, ceux qui avaient quitté leurs hautes écoles, leurs universités pour ceindre leur front du bandeau du kamikaze. J'entendais leurs voix, leurs rires, et maintenant ce silence. Je les revoyais sur une photographie prise avant leur départ. Casques d'aviateur, lunettes ramenées sur le front, aucun d'eux ne souriait. Ils allaient mourir. Ils le savaient. Certains semblaient farouchement déterminés, d'autres, songeurs, portaient encore sur leur visage la marque de l'enfance. Leurs fantômes me rejoignaient et me demandaient des comptes. Il fallait que je meure."

Nicole Roland est professeur de lettres en classe de terminale à Namur, en Belgique. Elle a créé un théâtre universitaire et l'a animé durant vingt ans. Elle est mère de trois enfants. Kosaburo, 1945 est son premier roman.

Lu grâce à la plateforme Alphalire.

ROLAND Nicole, Kosaburo, 1945, ed. Actes Sud, février 2011, 148p.