samedi 30 novembre 2013

La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

Pour ceux qui aiment: Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher en plus "mâle"

Au crépuscule de sa vie, Bjarni Gíslason, un paysan islandais, fait le bilan des années écoulées et réalise qu'au cours de ces décennies, seules deux choses ont réellement compté. Son amour de la terre et sa passion dévorante pour Helga, avec qui il a entretenu une aventure aussi jouissive que destructrice. Dans une longue lettre, il revient sur ses événements et confesse ses sentiments à cette femme, objet de son amour impossible.

La Lettre à Helga est un roman court mais puissant, qui m'a emportée, dès les premières lignes, vers cette nature sauvage de l'Islande. A travers le récit de Bjarni, le lecteur découvre la vie des habitants de ces contrées dans les années 40, la rudesse et les difficultés du quotidien mais aussi la beauté et la passion de la terre. Car si La Lettre à Helga est souvent décrit comme une déclaration d'un homme à son amour perdu, Bjarni nous livre également ici une ode à sa culture et à son environnement.

J'ai trouvé cette confession d'un homme peu habitué à exprimer ses sentiments très belle. J'ai parfois tiqué sur les nombreuses références un peu crues à la poitrine d'Helga, qui finit par s'apparenter à une paire de tétines (charmant). Puis, j'ai peu à peu accepté ce manque de finesse et d'érotisme et les difficultés que j'avais à suivre et à partager les sentiments du narrateur. En tant que femme, suisse, de milieu urbain, je trouve au final convaincant que l'auteur ait réussi à construire un personnage avec lequel je me suis, durant la plus grande partie du récit, sentie complètement déconnectée. L'amour est universel mais la façon d'aimer, et surtout ses évocations sont, à mon avis, loin d'être uniformes. Le personnage de Bjarni en devient plus crédible à mes yeux et sans avoir réussi à m'identifier à lui, j'ai peu à peu éprouvé un grand attachement et de la compassion avec cet homme mis devant le choix insurmontable de tout abandonner, sa famille, ses ambitions, sa terre, ses bêtes, pour une seule, mais la seule qui compte, femme.

Si j'ai ainsi mis du temps à m'habituer aux comparaisons érotiques de tracteurs et de mamelles, j'ai eu beaucoup moins de peine à apprécier les belles évocations de nature et de grands espaces, sur un pays que je rêve de visiter depuis plusieurs années. Sans emphase ou lourdeurs, mais avec beaucoup de justesse, Bjarni partage son attachement à la terre et à sa région. Tout en simplicité, Birgisson arrive à faire passer beaucoup d'émotions et fait revivre pour nous un mode de vie et de pensée en voie de disparition.

Un très beau roman, simple mais rempli d'émotions: de curiosité, de dégoût, mais surtout de compassion, de tristesse, de beauté et d'amour. Un livre suffisamment à part pour ne laisser personne indifférent. 


« Mon neveu Marteinn est venu me chercher à la maison de retraite. Je vais passer le plus clair de l’été dans une chambre avec vue plongeante sur la ferme que vous habitiez jadis, Hallgrímur et toi. » Ainsi commence la réponse – combien tardive – de Bjarni Gíslason de Kolkustadir à sa chère Helga, la seule femme qu’il aima, aussi brièvement qu’ardemment, d’un amour impossible.

Et c’est tout un monde qui se ravive : entre son élevage de moutons, les pêches solitaires, et sa charge de contrôleur du fourrage, on découvre l’âpre existence qui fut la sienne tout au long d’un monologue saisissant de vigueur. Car Bjarni Gíslason de Kolkustadir est un homme simple, taillé dans la lave, pétri de poésie et d'attention émerveillée à la nature sauvage.


Ce beau et puissant roman se lit d’une traite, tant on est troublé par l’étrange confession amoureuse d’un éleveur de brebis islandais, d’un homme qui s’est lui-même spolié de l’amour de sa vie.


Je remercie PriceMinister-Rakuten pour l'organisation des Matchs de la rentrée littéraire 2013 et pour l'envoi de ce livre.  


BIRGISSON Bergsveinn, La Lettre à Helga, ed. Zulma, août 2013, 144p., traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson
BIRGISSON Bergsveinn, Svar vid bréfi Helgu, 2010

jeudi 28 novembre 2013

Dilemme en vue: deux ajouts à ma PAL vo


Mr. Z est revenu hier soir d'Angleterre avec deux petits nouveaux pour ma (bon ok... notre) PAL. Les vacances de décembre approchant à grands pas, je pensais en embarquer un dans mon sac. Et oui, un seul vu qu'ils sont tous les deux de sacrés pavés: 784 pages pour le Donna Tartt et 832 pages pour The Luminaries. Ahem!  En paperback grand format, ça ne va pas le faire. 

Du coup, j'ai deux semaines pour me décider sur lequel emmener. Le dernier Donna Tartt dont le sujet me tente beaucoup, premier roman depuis plus de 10 ans par l'auteur du Maître des illusions (que j'avais aimé sans adorer en passant). Ou alors le Booker Prize 2013? Ambiance Nouvelle-Zélande du 19ème ou Amérique contemporaine et milieu de l'art? 

A savoir que je pars en Afrique du Sud (rien à voir donc) et que j'ai déjà prévu d'embarquer Zulu de Caryl Férey (à lire en fin de voyage pour ne pas trop flipper) et peut-être Les Racines du ciel de Romain Gary ou ou ou... j'hésite encore. Help!

lundi 25 novembre 2013

Les perroquets de la place d'Arezzo d'Eric-Emmanuel Schmitt

Pour ceux qui aiment: le film Love Actually de Richard Curtis en plus hot

Les habitants de la très chic place d'Arezzo à Bruxelles présentent au monde et à leur voisinage une façade parfaite et consensuelle. Mais derrière les murs de leurs appartements se jouent des drames et des tromperies, faits d'amour, de dissimulation, de passion et de mensonges. Les masques vont peu à peu tomber suite à une simple lettre, envoyée à plusieurs voisins: "Ce mot simplement pour te signaler que je t'aime. Signé tu sais qui". Quelques lignes qui vont être à l'origine d'une réaction en chaîne, semant à la fois amour et chaos autour de la place d'Arezzo.

Ce nouveau roman, qu'on annonçait comme une "anthologie littéraire de l'érotisme et des relations de couples", m'a tout de suite intriguée; déjà j'aimais beaucoup l'idée de départ et en plus, le thème ne collait pas du tout à l'image que je me faisais de l'auteur (dont je n'avais jusqu'ici rien lu). Du coup, j'ai voulu savoir ce qui avait tant inspiré Eric-Emmanuel Schmitt pour qu'il nous livre ici un pavé de plus de 700 pages.

Il faut dire que les thèmes de l'érotisme et de la vie de couple offrent matière à disserter et Eric-Emmanuel Schmitt ne s'en prive pas. Il peuple les bâtiments de la place d'Arezzo d'une galerie de personnages représentative de toute une gamme de pratiques sexuelles et amoureuses: du sexe-addict au disciple de l'asexualité, en passant par la masochiste, l'homosexuel, l'adolescent amoureux pour la première fois, l'apollon attiré par les femmes rondes, le transgenre, la maîtresse professionnelle, etc etc et en prime, un clone de DSK. Toutes les relations de ces personnages vont devenir de plus en plus liées et imbriquées à la suite du mot mystérieux.

Les perroquets de la place d'Arezzo est un livre qui se lit très bien et avec plaisir. J'ai trouvé la construction du roman réussie et je me suis facilement attachée à plusieurs des personnages. Le lecteur se retrouve observateur des petites vies et drames de chacun, comme perché au sommet de l'arbre central de la place peuplé de perroquets. Le style est fluide, agréable et les 730 pages du roman coulent toutes seules.

A ceux qui espèrent du croustillant, je dirais de ne pas en attendre trop. Oui, le sujet principal est celui de la relation de couple, mais ce roman est au final plus une anthologie de l'amour que celle du s*xe. Quelques scènes suggestives mais rien qui ne devraient décourager les récalcitrant(e)s ou encourager plus qu'il ne faut les adeptes. Et c'est un peut-être le point négatif de ce livre pour moi. Eric-Emmanuel Schmitt, sans aller au bout de l'idée de la littérature érotique, peuple sa place de presque toute la gamme de pratiques sexuelles que j'appellerais "extrêmes", au point qu'on a l'impression que tous les habitants sont des pervers. Pas un seul couple "normal", qui s'aime sans se tromper, avec une vie sexuelle banale. J'ai trouvé ainsi qu'il y avait un petit côté lassant; à chaque nouveau personnage je me disais, "allez, ça va être quoi pour celui-ci, b*ndage? bisexualité? un fan des pieds?". Le procédé en devient à force un peu artificiel.

En s'essayant à un registre totalement différent, Eric-Emmanuel Schmitt prend des risques mais s'en sort plutôt bien. Les perroquets de la place d'Arezzo se lit avec plaisir, sautant d'appartement en appartement pour découvrir l'intimité la plus secrète des habitants de la place. Une saga de voisinage teintée d'érotisme léger, à découvrir pour une lecture sympa sans être révolutionnaire.

«Ce mot simplement pour te signaler que je t’aime. Signé : tu sais qui.»

Cette lettre anonyme trouble l’existence des riverains de la place d’Arezzo. Dans ce quartier élégant de Bruxelles, quel original, quel pervers, quel corbeau déguisé en colombe s’acharne à violer leur intimité ? Le message entraîne autant de promesses et d’attentes que de déceptions et de catastrophes, chacun l’interprétant à sa façon. Menée par Eric-Emmanuel Schmitt, cette ronde effrénée devient l’encyclopédie des désirs, des sentiments et des plaisirs, le roman des comportements amoureux de notre temps.

Je remercie les éditions Albin Michel pour l'envoi de ce livre. J'ajoute également que j'ai eu le plaisir de rencontrer l'auteur au Livre sur les quais de Morges en septembre, et je l'ai trouvé plutôt sympathique.

SCHMITT Eric-Emmanuel, Les perroquets de la place d'Arezzo, ed. Albin Michel, août 2013, 730p.

vendredi 22 novembre 2013

Parce qu'il n'y a pas que Kennedy....

Tout d'abord, laissez-moi préciser que je n'ai absolument rien contre JFK; j'ai même apprécié depuis le début de la semaine les nombreux documentaires sur sa vie, son parcours et son assassinat. Je suis au point sur toutes les théories du complot, les analyses psychologiques de Lee Harvey Oswald et les tests balistiques. J'en profite d'ailleurs pour vous recommander le documentaire de Temps Présent diffusé hier soir sur la RTS (télévision suisse), que vous pouvez retrouver ici.
Aldous Huxley (source: science-fiction.me)

Après donc une semaine de Kennedy à toutes les sauces, aujourd'hui, 22 novembre 2013, jour du cinquantième anniversaire de l'assassinat politique le plus marquant de l'histoire (avis personnel, quoi que ceux de Lincoln ou de François-Ferdinand d'Autriche le suivent de près); bref, en ce jour, j'aimerais rendre un petit hommage à deux autres personnes dont on fête le cinquantième anniversaire de la mort: C.S. Lewis (décédé à l'âge de 64 ans) et Aldous Huxley (69 ans). 

C.S. Lewis (source: Wikipedia)

Déjà que le décès de ces deux monstres de la littérature de l'imaginaire ont dû passer bien inaperçus en 1963, je propose qu'on se rattrape en 2013. Pour rappel, Le meilleur des mondes est au programme du Blogoclub pour le 1 décembre. Quant à C. S. Lewis, je suis à la recherche de conseils de lectures, pas trop portées sur la religion. J'hésite à attaquer Le Monde de Narnia, n'étant pas sûre d'accrocher et de vouloir me lancer dans une série de 7 tomes. Si vous avez d'autres idées, je suis preneuse.

Et vous, des lectures prévues sur JFK ou de l'un de ces deux auteurs pour célébrer ce 22 novembre 2013? 



samedi 16 novembre 2013

Corpus Equi de Diane Ducret

Pour ceux qui aiment: Choisie de Susan Richards

A l'adolescence, Diane Ducret fait une rencontre qui va changer sa vie: un cheval, nommée Zascandyl. Malgré la fatalité qui mettra fin à une passion hors norme et aux rêves d'une jeune fille, Diane Ducret retrouvera peu à peu le désir de vivre et d'honorer l'union sacrée qui unit, depuis des millénaires, l'homme et le cheval.

Il serait difficile de catégoriser Corpus Equi, à la fois témoignage d'un accident qu'une jeune fille mettra des années à surmonter, survol de la relation entre l'homme et sa plus noble conquête à travers l'histoire et la mythologie ou encore cri d'amour d'une cavalière à son cheval. Diane Ducret met ainsi en parallèle sa rencontre fusionnelle avec son étalon, Zascandyl, et les grandes légendes équines, de Bucéphale à Zingaro, en passant pas le cheval de Mahomet et les légendes vikings. J'ai trouvé cette construction dans la première partie du livre intéressante et, étant cavalière, je me suis retrouvée dans la passion de Diane Ducret, dans le simple bonheur éprouvé à l'odeur de foin et de cuir, et l'impression de liberté d'un galop en forêt. 

J'ai par contre beaucoup moins aimé la deuxième partie du livre qui suit la séparation de Diane Ducret de son cheval. Autant je conçois totalement que la tristesse éprouvée suite à la perte d'un animal peut être dure à surmonter, autant j'ai trouvé la réaction de l'auteur, telle que décrite dans le livre, difficile à appréhender. En se laissant complètement anéantir par une relation avec un cheval, sa passion devient plus obsession, et là, mon identification avec Diane Ducret a disparu. La fin du livre m'a paru confuse voire bâclée; au lieu des dizaines de pages sur les années d'errance de l'auteur, j'aurais trouvé plus intéressant de décrire sa reconstruction, sa guérison. 

Malgré quelques belles phrases et une construction intéressante, Corpus Equi est à réserver, à mon avis, aux passionnées du monde équestre. Au contraire de Susan Richards citée plus haut, Diane Ducret ne réussit pas à donner ici à la relation extraordinaire d'une femme et d'un cheval la portée universelle qui pourrait toucher même le lecteur complètement étranger à l'atmosphère d'une écurie. Dommage!  


Il est des rencontres dont la chaleur suffit à emplir toute une vie et dont le deuil vous laisse estropié à jamais.

On peut vous dire à quinze ans que vous ne remarcherez jamais plus, et se retrouver pourtant à trente debout sur un cheval au galop, dont le corps sacré et vibrant vous guérit de ces années de désespoir. Telle est la vertu de l'alliance millénaire entre l'homme et sa plus noble conquête, où brillèrent Bellérophon et Pégase, Alexandre et Bucéphale, comme d'autres couples mythiques évoqués ici en miroir d'une destinée d'aujourd'hui. Le cheval y est la métaphore du retour à l'enfance, de la douleur éprouvée et surmontée, du refus de la fatalité.

Diane Ducret s'est fait connaître avec l'immense succès de Femmes de dictateur best-seller traduit dans plus de 20 pays. Mais savait-on qu'elle avait été l'un des espoirs français de la compétition équestre ? Avec ce livre plus personnel, elle révèle l'étendue et la variété de son talent.


Livre lu grâce à l'opération Masse critique de Babelio et aux éditions Perrin, merci à tous les deux. Malgré cette déception, je reste curieuse de découvrir dans un tout autre style, Femmes de dictateur, le best-seller de l'auteur. 

DUCRET Dianet, Corpus Equi, ed. Perrin, août 2013, 168p. 

tous les livres sur Babelio.com

samedi 9 novembre 2013

Le Malentendu d'Albert Camus

Après de nombreuses années passées loin de sa famille, Jan, sa fortune faite, décide de revenir dans son village natal pour s'occuper de sa mère et de sa soeur. Il se présente à l'auberge tenue par les deux femmes comme un voyageur, espérant être reconnu et accueilli avec joie. Mais en voulant cacher son identité, Jan va mettre en marche une machine infernale. Sa soeur Martha et leur mère, abandonnées à leur sort, ont en effet mis au point un stratagème pour détrousser les clients de passage et les faire disparaitre. Le malentendu initial mènera-t-il Jan vers une issue tragique?

Je voulais publier ce billet jeudi afin de rendre hommage à ce grand auteur, dont on célébrait le 7 novembre le centième anniversaire. Débordée par le travail, je me rattrape enfin aujourd'hui. Pour cet anniversaire, j'ai décidé de lire Le Malentendu, une pièce en trois actes publiée en 1944 et jouée pour la première fois la même année au Théâtre des Mathurins. 

Si Camus avait l'intention de remonter le moral des troupes encore en pleine guerre avec cette pièce, c'est raté. On est en effet en pleine tragédie avec ces retrouvailles tragiques entre Jan, sa mère et sa soeur. On avance dans cette pièce avec l'espoir d'une fin heureuse, d'un soupçon d'humanité et de sentiments, mais Martha reste hermétique à toute tentative de rapprochement, et focalisée sur son rêve d'ailleurs. Il y a beaucoup de froideur, d'impassibilité et de cruauté dans cette pièce, qui laisse au final peu de place à la rédemption. 

Vous l'aurez compris, ce n'est pas une lecture heureuse, mais c'est une pièce qui marque son lecteur. De manière plus générale, l'oeuvre théâtrale de Camus est souvent moins connue que ses romans phares, mais sur les thématiques chères à l'auteur, elles sont à mon avis tout aussi poignantes et réussies. 
A découvrir, sans aucun doute! Je précise toutefois avoir préféré Caligula, une autre pièce du cycle de l'absurde de l'auteur, une oeuvre qui m'avait vraiment mis une claque à l'adolescence et que je relis régulièrement.

Daniel Fattore avait lancé l'idée de cette lecture en début d'année. Si d'autres ont suivi l'idée, n'hésitez pas à me le notifier pour que j'ajoute les liens. J'ai également trouvé un article intéressant sur cette pièce sur le site de la Société des études camusiennes qui laisse entendre que Caligula et Le Malentendu seraient "grandement inspirées" de pièces écrites par un auteur polonais. A lire ici

CAMUS Albert, Le Malentendu, ed. Folio, publié pour la première fois en 1944, 130p.