mercredi 30 avril 2014

Rédemption de Matt Lennox

Pour ceux qui aiment: Dennis Lehane

Après 17 ans passés en prison, Lee retourne dans sa ville natale afin d'assister sa mère atteinte d'un cancer. Sa soeur ne semble que moyennement apprécier sa réapparition, mais son mari, Barry, un pasteur évangélique, est lui bien décidé à accompagner Lee vers sa rédemption.

Lee redécouvre ainsi petit à petit les joies et les contraintes de la liberté et tente de tourner la page de son passé tumultueux. Mais tout le monde en ville n'est pas prêt à accepter le nouveau Lee et d'autres, comme son neveu Pete, continue à s'interroger sur le crime qu'il a commis. Le chemin de Lee vers sa nouvelle vie semble ainsi très vite semée d'embûches et de tentations.

Premier roman d'un jeune auteur canadien, Rédemption est une livre fort et bien mené qui s'interroge sur notre capacité à changer, à choisir une nouvelle voie, à faire oublier notre passé. 

Il faut le dire tout de suite, on est loin du livre "positive attitude" et plein d'espoir. Au contraire, Lee arrive dans cette petite ville plein de bonnes intentions et de convictions grâce auxquelles il a obtenu sa libération: il a arrêté de boire, il a appris le métier de charpentier, il a commencé à prier. Mais une fois dehors, l'intérêt de toutes ces bonnes habitudes devient moins évident, surtout quand il semble être bien le seul à voir qu'il n'est plus le même. A force de déconvenues, d'accidents, et de mauvaises rencontres, les fantômes du passé vont progressivement refaire surface.

Le lecteur suit ce parcours, désespérant de voir Lee s'enfoncer à nouveau dans ses travers et de devoir rester assis là, sans pouvoir l'aider. Car Lee est un personnage vraiment attachant, plein de démons mais qui conserve une bonne dose d'humanité. Il reste par contre un héros assez distant et j'aurais parfois aimé savoir, de manière plus explicite, ce qui se passe dans sa tête. Les autres personnages sont également très bien construits. Pete est un ado un peu perdu qui cherche ses origines, Barry et ses ambitions prosélytiques est tout simplement détestable mais tellement crédible, Stan en policier-retraité qui peine à lâcher du lest est également touchant.

Pas grand-chose à redire donc sur ce récit brut, noir et réaliste, loin de tout idéalisme. Pour un premier roman, c'est en effet prometteur. Il manque cependant un peu d'ampleur et de profondeur à l'intrigue pour en faire, à mon avis, un grand roman. 

Dans la veine des films de James Gray ou des romans de Dennis Lehane, Rédemption marque les formidables débuts d’un jeune auteur canadien. Matt Lennox explore dans ce roman d’une beauté sombre et puissante les secrets d’une petite ville enfermée dans ses préjugés.
Après dix-sept années passées dans une prison de haute sécurité, Leland King revient dans sa ville natale de l’Ontario, où sa mère est en train de mourir. Quel crime a-t-il commis pour avoir été aussi longtemps privé de liberté ?

Pete, son neveu, né pendant sa détention, l’ignore et ne s’en soucie guère. Mais, dans ce patelin où l’on ne vénère que Dieu et la loi, il est bien le seul : personne n’a vraiment pardonné à Leland son passé criminel. Surtout pas Stan Maitland, un flic à la retraite, qui ne peut s’empêcher de voir un lien entre le retour du « hors-la-loi » et la récente découverte du cadavre d’une jeune femme dans une voiture abandonnée… Il faudra bien, un jour ou l’autre, que Pete affronte la terrible vérité.

Je remercie les éditions Albin Michel pour l'envoi de ce premier roman intriguant.


LENNOX Matt, Rédemption, ed. Albin Michel, février 2014, 432p., traduit de l'anglais (Canada) par France Camus-Pichon
LENNOX Matt, The Carpenter, ed. HarperCollins Publishers, 2012

jeudi 24 avril 2014

Boy de Richard Morgiève

Pour ceux qui aiment: Lisbeth Salander

Boy est une jeune femme forte mais passablement paumée: empêtrée dans les histoires de son père grabataire qu'elle tente de ramener à l'écriture et à la vie en incarnant les personnages de ses derniers romans; perdue dans un mélange de réalité et de fiction, entre jeux de rôle et jeux virtuels; indécise quant à sa sexualité mais définitivement mystérieuse et attirante. Au milieu de tous ces fils, Boy tente d'avancer tant bien que mal en maintenant une routine précise dans sa vie et une certaine distance avec les autres. Mais son personnage atypique va attirer les convoitises d'un psychopathe, Bill, qui n'a qu'une idée en tête: amener Boy à entrer dans son jeu mortel, aux conséquences fatales et bien réelles. 

J'avais beaucoup aimé le précédent roman de Richard Morgiève, United Colors of crime, que j'avais trouvé original, percutant et tout simplement à part. Je pourrais facilement réutiliser ces qualificatifs pour ce nouveau roman, Boy, qui s'éloigne pourtant des plaines désertiques américaines et des décors de western pour revenir à Paris, dans une société du tout-jetable-tout-connecté, à la fois violente et hypersexuée.

Et peut-être que justement, ce décors urbain a moins réussi à m'accrocher, ou peut-être que le personnage de Boy m'a paru trop étrange, trop distante. J'ai en tout cas, dans un premier temps, vraiment peiné à entrer dans le roman. Je ne voyais pas où l'auteur voulait en venir et n'arrivais pas à entrer dans la tête de Boy pour suivre sa quête identitaire. Je ne comprenais pas grand chose à ces histoires d'histoire dans l'histoire, de confusion des genres, de confusion d'identité. Franchement, j'étais aussi paumée que Boy (et peut-être que c'était le but). Et puis autour de la centième page, le roman prend une toute autre dimension, plus thriller que récit identitaire  d'une fille un peu trop dérangée. L'entrée en scène de Bill a ravivé mon intérêt et j'ai fini le livre d'une traite. 

Je reste cependant un chouia déçue par ce livre. La violence assez malsaine et la noirceur du roman m'ont parfois mise mal à l'aise, un peu comme le film Drive de Nicolas Winding Refn si cela parle à quelqu'un. Reste le ton unique de l'auteur et une écriture sèche et saccadée, rythmée à l'extrême; un style propre et reconnaissable. Boy est un roman moderne et très ancré dans les années 2010's avec des mentions aux buzz éphémères tels que le Gangnam Style ou à Lady Gaga (avec le risque que le livre semble très vite daté?). Il y a du bon, il y a une plume, il y a un genre inédit mais je retournerai bien plus volontiers vers les plaines de l'ouest plutôt que vers ce Paris lugubre.   

Encore une fois, Richard Morgiève se démarque avec cette fable sombre et violente, récit d'une quête identitaire sanglante dans les rues de Paris. A mon avis, pas aussi attirant que son précédent roman qui m'avait semblé plus maitrisé et moins oppressant. A vous de voir...

Après United Colors of crime, salué par la critique, Richard Morgiève poursuit avec Boy l’exploration des thèmes qui le hantent : l’amour, l’honneur, le courage, la rencontre avec l’autre.

« Une panne d’électricité éteint la ville devant eux. À chaque mètre qu’ils font, la lumière recule. Les rues s’enlisent lentement dans l’obscurité, les passants semblent sortir de rien. De temps en temps une enseigne lumineuse résiste, notamment cet Oasis Kaboul jaune et orange, vert. Les phares des voitures entretiennent une illusion, celle d’un monde à la merci de l’homme, un monde sécurisé. Mais le monde n’existe pas, songe Boy. On l’invente pour ne pas crier, ne pas se percer les tympans. »

Une histoire d’amour, comme toujours chez Morgiève : amour-haine pour un père-voyou, amour-haine pour la lâcheté, amour-haine pour soi-même – mais quoi de plus proche de l’amour que la haine ? L’amour de Boy est à la hauteur de ses impossibilités. Elle ne sait pas qui elle est. Elle cherche désespérément l’amour d’un, d’une autre. Roman tragique aux allures de thriller, roman épique sur décor sanglant du monde d’aujourd’hui. Roman sexuel, noir, où les fantasmes se disent à chaque page.

Je remercie les éditions Carnets Nord pour l'envoi de ce roman.

MORGIEVE Richard, Boy, ed. Carnets Nord, janvier 2014, 288p.

vendredi 11 avril 2014

Blackout de Connie Willis

Pour ceux qui aiment: Ronde de nuit de Sarah Waters avec un twist voyage dans le temps

En 2060, le rêve de tout historien est enfin devenu possible: remonter le temps pour pouvoir assister aux grands événements de l'Histoire, des croisades aux tractations secrètes de la guerre froide. L'Université d'Oxford, toujours à la pointe, envoie ainsi des historiens à travers les époques afin qu'ils étudient de près les moments charnières de l'Histoire. Les départs pour la deuxième guerre mondiale semblent très prisés; Melope se retrouve ainsi en 1940 à s'occuper d'un groupe d'enfants évacués au nord de l'Angleterre; Michael est chargé d'étudier l'évacuation de Dunkerque; Polly débarque à Londres en plein Blitz; et enfin Mary intègre un groupe de FANYs responsables de la conduite d'ambulances.
Mais comment vont-ils réagir quand leur mission, si minutieusement préparée, se voit prolonger et que leur retour en 2060 est compromis? Et si les lois qui empêchent les historiens de modifier les évènements du passé semblaient tout à coup s'assouplir? L'issue de la guerre pourrait-elle en être modifiée?

Je lis très peu de SF mais il y a un thème auquel je résiste très difficilement: les voyages dans le temps (ça doit être mon côté génération Retour vers le futur). L'intrigue de Blackout m'a ainsi tout de suite attirée et il a très vite rejoint ma PAL (en 2012 donc, hum hum!).

Envoyer des historiens dans le passé pour qu'ils puissent étudier de plus près les réactions des contemporains, quelle idée géniale! Connie Willis a, à mon sens, très bien réussi à recréer l'ambiance de cette Angleterre des années 40, isolée, attaquée mais fière et déterminée à résister. J'avais bien sûr étudié le Blitz, Dunkerque et les évacuations en cours, mais de manière un peu froide et distante (et oui, l'histoire diplomatique se concentre  sur les grands de ce monde plutôt que sur la population civile). Avec Blackout, j'ai vraiment plongé dans la vie des londoniens pour vivre la peur des bombardements permanents, le rationnement et l'incertitude sur l'issue de la guerre. Willis ravive cette époque grâce à des petits détails quotidiens: les affiches des magasins, les tenues, la vie d'une vendeuse d'Oxford Street, les soirées passées dans les abris, l'ambiance au sein des FANYs, etc. 

A sa sortie, j'avais lu plusieurs critiques assassines sur ce livre, qui moquaient les erreurs grossières contenues dans le livre, une histoire d'arrêt de métro qui n'existait pas à l'époque si je me rappelle bien. C'est bien sûr malheureux et facilement attaquable sur un roman écrit par un auteur américain (en plus!). Mais personnellement, je ne suis pas suffisamment calée sur cette période ou tatillonne pour aller tout contrôler et ces erreurs ne m'ont ainsi pas vraiment gênée.

J'ai trouvé les personnages attachants et j'ai aimé le traitement de leur décalage par rapport aux contemporains, grâce à leur connaissance des événements à venir... puis au fur et à mesure, les incertitudes grandissantes qui les rapprochent de plus en plus des londoniens des années 40.

Pleins de côtés positifs donc, mais aussi beaucoup de longueurs et de répétitions. A mon avis, le livre aurait très bien pu être raccourci d'une (même deux) bonne centaine de pages et une fusion avec le deuxième tome, All Clear, aurait était totalement envisageable... mais probablement moins "bankable". Je suis la victime parfaite: malgré un petit agacement sur la fin, je lirai probablement le deuxième tome.

Des longueurs indéniables, quelques erreurs historiques et des petites facilités dans l'intrigue, mais dans l'ensemble, un très bon moment de lecture et une plongée bluffante au coeur du Blitz.

Oxford, futur proche. L’université est définitivement dépoussiérée : historien est devenu un métier à haut risque. Car désormais, pour étudier le passé, il faut le vivre. Littéralement.
Michael Davies se prépare pour Pearl Harbor, Merope Ward est aux prises avec une volée d’enfants évacués en 1940, Polly Churchill sera vendeuse en plein coeur du Blitz, et le jeune Colin Templer irait n’importe où, n’importe quand, pour Polly…
Ils seront aux premières loges pour les épisodes les plus fascinants de la Seconde Guerre mondiale. Une aubaine pour des historiens, sauf que les bombes qui tombent sont bien réelles et une mort soudaine les guette à tout moment. Sans parler de ce sentiment grandissant que l’Histoire elle-même est en train de dérailler.
Et si, finalement, il était possible de changer le passé ?

WILLIS Connie, Blackout, ed. Gollancz, mars 2012, 608p.
WILLIS Connie, Black-out, ed. J'ai Lu, mars 2014, 796p.

vendredi 4 avril 2014

Cirque: De nos jours [Notes On The Circus] du collectif Ivan Mosjoukine

De nos jours est un spectacle difficile à définir mais en quelques notes il s'agit de: 
© Ivan Mosjoukine

1. un nom, Ivan Mosjoukine, qui regroupe quatre artistes, tous passés par le Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne;

2. une suite de 78 saynètes, les fameuses "Notes on The Circus";

3. du théâtre, de la danse, de l'équilibrisme, de la corde, de l'acrobatie, et même du strip-tease avec le cirque comme langage commun;

4. un peu de drame, une dose d'action, un soupçon de militantisme et beaucoup d'humour.

Vous n'y comprenez rien? C'est totalement normal. De nos jours est un spectacle complètement barré mais d'une originalité et d'une inventivité rares et tellement bienvenues. 

Oubliez tous vos a priori sur le cirque. Le cirque traditionnel est à des années lumières, le nouveau cirque est déjà bien loin. Voici le cirque contemporain: adieu les paillettes et la performance, voici le cirque comme réelle forme d'expression et de représentation, qui combine les disciplines.

A travers la répétition de notes, le spectateur découvre petit à petit l'univers bien particulier de chaque artiste. Mais mises bout à bout, toutes ces saynètes de quelques minutes forment un tout, loufoque mais qui tient la route, sans qu'on sache vraiment comment. C'est un spectacle qui brise tous les codes et qui s'impose pourtant une structure très stricte avec ce programme de notes à suivre comme une liste de règles de vie.

J'ai beaucoup aimé les intermèdes sur Nina Simone, la note sur "est-ce qu'elle va déraper?", Note sur une marche simple ou sur "c'est la vie, ça va passer", note sur ce phénomène qui fait que à deux, faire n'importe qui, se transforme en quelque chose, note sur la rupture et bien sûr les notes sur l'envers. Et bien d'autres encore...

Bon, j'ai l'impression que plus j'en explique, moins ça devient clair, donc je vous encourage tout simplement à aller voir ce spectacle vraiment à part. Vous ne serez pas émerveillés, mais vous serez certainement bluffés et vous rirez un bon coup. 

Après 7 ans de travail, chaque artiste du collectif Ivan Mosjoukine voguera dès 2015 vers de nouvelles aventures alors n'hésitez plus.  

© Ivan Mosjoukine
Un spectacle né du désir enflammé de faire parler le cirque. Celui d’écouter enfin ce que le corps agissant a à dire et ce que la tête pensante a à faire.

Un spectacle qui ose sa forme.

Un spectacle sous forme de notes.

Un spectacle presque divertissant, d’environ quatre vingts notes sur le cirque. Un spectacle sur l’envers des choses, sur la hauteur, sur n’importe quoi, sur le karaoké, sur la chute des choses, sur ‘il est encore temps de réagir!’, sur l’oubli, sur le mariage...

Un spectacle qui va de nouveauté en nouveauté, où il est question du temps qui passe, du temps qui ne passe pas, de réussir à dire ce qu’on pense, ou de réussir à dire ce qu’on ne pense pas, de faire tomber ses cheveux par inadvertance, ou de voir son sexe se lever vers le bas, ou il n’est pas question de rideaux noirs ou autres coulisses, mais bien de voir, voir, voir et revoir encore ces choses déjà vues, de la jongleuse et du lanceur de couteau, de l’équilibriste et de la danseuse de corde, qu’on avait l’impression de connaître mais qu’on avait jamais vu comme ça.

De nos jours [Notes On The Circus] du collectif Ivan Mosjoukine
Avec: Maroussia Diaz Verbèke, Erwan Ha Kyoon Larcher, Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons
Théâtre de Vidy-Lausanne
3 - 11 avril 2014

Puis à Grenoble du 16-19 avril. Voire le site de la troupe