mercredi 26 novembre 2014

Bring Up the Bodies (Le Conseiller, tome 2) d'Hilary Mantel


Pour ceux qui aiment: Deux soeurs pour un roi de Philippa Gregory mais en beaucoup plus abouti

Dans ce deuxième tome de la trilogie d'Hilary Mantel, Thomas Cromwell a réussi à s'imposer durablement comme le conseiller principal du roi Henry VIII. Élu Secrétaire du roi et Master of the Rolls, son emprise sur les affaires du royaume s'étend de jour en jour. Mais son inquiétude première en cette année 1535 est l'absence d'héritier mâle légitime pour le trône d'Angleterre et le mécontentement croissant du roi face à cette situation. Alors que la première femme d'Henry, Catherine d'Aragon, est exilée dans un château de campagne, la nouvelle reine, Anne Boleyn, "la concubine", tente désespérément de conserver son pouvoir malgré l'intérêt grandissant du roi pour la jeune et discrète Jane Seymour.

 
Bring Up the Bodies aborde probablement un des épisodes les plus connus de l'histoire anglaise: la chute terrible d'Anne Boleyn, la femme pour laquelle Henry VIII avait  tout risqué. Et pourtant, Hilary Mantel nous fait vivre ces événements de manière si intense, si inventive, qu'on a l'impression de les parcourir pour la première fois.

S'étendant sur une période bien plus courte que Wolf Hall, une année à peine, j'ai trouvé ce deuxième tome beaucoup plus rythmé, intense, et extrêmement prenant. Dans un récit plus linéaire et probablement plus facile à suivre que l'ascension chaotique de Cromwell décrite dans le premier tome, Hilary Mantel nous livre  un portrait complexe de ce personnage, ainsi que des bruits de couloirs et manigances de la cour. Le Cromwell d'Hilary Mantel est un homme éclatant mais impassible, généreux mais déterminé et au final tellement attachant qu'on redoute inévitablement la fin inéluctable de la trilogie.

Le style d'Hilary Mantel demeure travaillé, complexe sans être lourd et j'ai trouvé certains passages, particulièrement certains dialogues tout simplement brillants. Par exemple, cette première confrontation entre Anne et ses juges:

" - 'So you are here, uncle,' she says. Her voice is small. One by one she acknowledges them. 'Lord Chancellors. Master Treasurer.' Other councillors are pushing in behind them. Many people, it seems, have dreamed of this moment; they have dreamed that Anne would plead with them on her knees. 'My lord Oxford,' she says. 'And William Sandys. How are you, Sir William?' It is as if she finds it soothing, to name them all. 'And you, Cremuel.' She leans forward. 'You know, I created you.'
- 'And he created you, madam,' Norforlk snaps. 'And be sure he repents him of it.'
- 'But I was sorry first,' Anne says. She laughs. 'And I am sorry more.'" p. 294

Un deuxième tome passionnant donc, qui équivaut sans problème la qualité de Wolf Hall. Je crois même avoir préféré Bring Up the Bodies, qui semble plus abouti, encore plus maîtrisé. Une trilogie à découvrir de toute urgence.  

J'attends pour ma part avec impatience le troisième tome, mais quelle horrible pression après deux Booker et quelle tâche ingrate de tuer un tel personnage...

By 1535 Thomas Cromwell, the blacksmith’s son, is far from his humble origins. Chief Minister to Henry VIII, his fortunes have risen with those of Anne Boleyn, Henry’s second wife, for whose sake Henry has broken with Rome and created his own church. But Henry’s actions have forced England into dangerous isolation, and Anne has failed to do what she promised: bear a son to secure the Tudor line. When Henry visits Wolf Hall, Cromwell watches as Henry falls in love with the silent, plain Jane Seymour. The minister sees what is at stake: not just the king’s pleasure, but the safety of the nation. As he eases a way through the sexual politics of the court, its miasma of gossip, he must negotiate a ‘truth’ that will satisfy Henry and secure his own career. But neither minister nor king will emerge undamaged from the bloody theatre of Anne’s final days.

In ‘Bring Up the Bodies’, sequel to the Man Booker Prize-winning ‘Wolf Hall’, Hilary Mantel explores one of the most mystifying and frightening episodes in English history: the destruction of Anne Boleyn. This new novel is a speaking picture, an audacious vision of Tudor England that sheds its light on the modern world. It is the work of one of our great writers at the height of her powers.

MANTEL Hilary, Bring Up the Bodies, ed. Fourth Estate, mai 2012, 411p. 
MANTEL Hilary, Le Conseiller, tome 2: Le Pouvoir, ed. Sonatine, avril 2014, 432p.

vendredi 7 novembre 2014

La belle de l'étoile de Nadia Galy

Comment retrouver l'envie de vivre quand l'homme que vous aimez met fin à ses jours? C'est la question centrale du nouveau roman de Nadia Galy. Sa narratrice est une femme profondément chamboulée, dans sa chair, jusqu'au fond de ses tripes, par la mort de son amant, Sorj, pour qui elle n'a pas su tout plaquer. Complètement déboussolée, elle décide de disparaitre, et s'exile à Saint-Pierre-et-Miquelon, île isolée du nord de l'Atlantique où elle se fait envoyer une à une les lettres écrites par Sorj au temps de leur amour. Cherchant ainsi à se recentrer sur l'être perdu, elle va cependant trouver dans la vie et la petite communauté de l'île la force de se reconstruire, petit à petit.

La belle de l'étoile est le récit brut d'un malaise extrêmement profond. La narratrice de Nadia Galy est complètement ensevelie sous une tonne de douleur, de remords, de culpabilité suite à la perte de son amant. Un profond malaise qui se traduit par un besoin de se priver, de son quotidien parisien, de chaleur, de nourriture et de vie tout simplement. Je suppose que le lecteur sera soit touché par cette profonde douleur, soit hermétique à cette apathie et aux réactions extrêmes du personnage. Pour ma part, j'ai été plutôt sensible à cette tentative d'anéantissement volontaire, ou j'ai du moins réussi à y compatir.

La situation du personnage principal n'est, à mon avis, pas le seul point qui peut diviser les lecteurs. L'écriture de Nadia Galy, par moment très cash et orale, ou au contraire penchant vers l'ultra-description métaphorique, ne fera probablement pas l'unanimité. J'ai pour ma part oscillé entre plaisir et agacement, mais je reconnais à Nadia Galy un style bien à elle, une recherche dans les tournures bien que celles-ci penchent parfois un peu vers le ridicule. Quelques passages un peu too much, qui m'ont toutefois plu:

"Ne pas me voir ne m'empêchait pas de saisir l'état de mon corps et d'en suivre l'amenuisement à force de queues de cerises et d'eau fraîche dont il faut dire que je m'accordais les premières avec parcimonie et la seconde d'autant plus rarement que mon sang titrait désormais douze degrés! Mes doigts semblaient avoir allongé, ils tâtaient le parvis entre la peau et les os avec beaucoup d'attention. Le flic qui gendarmait ma tête était content. J'avais la fesse creuse! Ce n'était pas un gouffre, mais un poisson rouge aurait pu y survivre un jour ou deux. Je notais aussi la saillie de mes tarsiens. J'étais en bonne voie vers l'accomplissement de mes ambitions - disparaître, devenir une arête." p. 60-61

"Puis je m'étais retrouvée nue et transie au bord de l'eau, face à une lune qui avait dû faire une indigestion d'étoiles pour briller autant quand les nuages de traîne avec lesquelles elle jouait voulaient bien la laisser paraître." p. 140

Côté déception, je relèverai la décision incompréhensible de l'auteur d'ignorer les échanges épistolaires de la narratrice et de Sorj. Je m'attendais à ce qu'ils servent de fil rouge à l'intrigue, alors que le lecteur ne découvre au final le contenu que d'une seule lettre, à la toute fin du livre. Une occasion complètement manquée à mon avis de rendre ce livre plus tendre et intense, plus intéressant  aussi. Car il faut avouer que le roman est autrement une suite d'évènements mineurs et peu approfondis, quelque peu corsée par des retrouvailles qui semblent bien trop artificielles. J'ai toutefois aimé découvrir le quotidien de la vie à Saint-Pierre-et-Miquelon, un cadre franchement original pour un roman et que l'auteur connait bien pour y avoir séjourné 6 ans.

Vous l'aurez compris, j'ai fait un peu les montagnes russes avec ce roman. La douleur qui émane du livre m'a touchée mais mon impression finale reste tout de même celle d'une intrigue bien trop brouillonne; comme si l'auteur avait voulu réunir les bons éléments de ce roman, à savoir le thème du deuil coupable, la correspondance, l'exil, le lieu, etc., sans réussir toutefois à assembler le tout de manière tout à fait cohérente. A vous de voir...

Après la mort de l’homme qu’elle aimait, une femme choisit de s’exiler à Saint-Pierre-et-Miquelon, île battue par les vents, espace sans frontière. Ce sera son refuge pour relire la correspondance de son amant, qu’elle se fait expédier de Paris, et y répondre, comme s’il était encore vivant.

Comment survivre à la perte ? Défier l’inéluctable ? Mêlant le rire et l’effroi, le style singulier de Nadia Galy, l’auteur d’Alger, lavoir galant et du Cimetière de Saint-Eugène, sublime la violence de cette expérience dans un récit plein de grâce et de poésie. Roman sur le deuil et l’amour, La belle de l’étoile raconte avant tout la renaissance d’une femme, magnifique personnage habité par la force et l’énergie salvatrice des mots.

Je remercie les éditions Albin Michel pour l'envoi de ce livre.

GALY Nadia, La belle de l'étoile, ed. Albin Michel, août 2014, 240p.