mercredi 29 avril 2015

Salon du livre de Genève: Quelqu'un y va?


Le 29ème Salon du Livre et de la Presse de Genève ouvre aujourd'hui jusqu'à dimanche à Palexpo. Comme chaque année, j'irai probablement y faire un (ou plusieurs) tour ce week-end, surtout avec le temps pourri annoncé.

Si vous y allez et qu'un petit café vous dit, n'hésitez pas à me faire signe. 

Bon Salon à tous!

vendredi 24 avril 2015

La mer à courir de Jean-Luc Marty


Billet écrit en automne 2014
 
Avec l'opération "On vous lit tout", Libfly propose aux lecteurs de découvrir, à l'aveugle, un livre de la rentrée littéraire. Une démarche qui peut réserver des surprises... Je suis ainsi tombée avec La mer à courir, sur une première scène de voilier limite traumatisante pour l'apprentie marin avec mal de mer (mais pleine de bonne volonté) que je suis ;-) Enfin bref!

La mer à courir s'ouvre donc sur un accident de voilier et la fuite consécutive de Josse pour Tahiti. Plusieurs années plus tard, Paul fait le chemin inverse en quittant son île des antipodes pour venir étudier la géographie en Île-de-France. Il emporte dans ses valises un colis à remettre à une jeune femme nommée Virginie dont il ignore presque tout.

La mer à courir est un roman éclectique qui, en prenant comme fil rouge la rencontre de ces Paul et Virginie modernes, aborde des thèmes aussi divers que la vie en banlieue, les essais nucléaires, le mal-être au sein des entreprises ou encore le changement climatique. Un trop plein de problématiques bien actuelles qui donne malheureusement à ce roman un petit côté "fourre-tout". On passe, à force, à côté des personnages que sont Paul et Virginie pour naviguer d'une réflexion à l'autre, sans réel port d'attache et sans être vraiment touché par cette étonnante rencontre entre deux personnes, séparées à la base par bien plus qu'un océan.

Si l'intrigue et les personnages de La mer à courir ne resteront probablement pas gravés dans ma mémoire, j'ai toutefois beaucoup aimé certaines passages du livre, pleins de finesse et de justesse. Une profondeur et une écriture qui me font d'autant plus regretter une intrigue un peu "vague".

"Le visage du comorien qui lève à présent la main résume à lui seul le brassage de l'océan Indien: un mélange unique de douceur malgache, d'aigu arabe et d'ombre africaine." p. 97

"Dans les marges de l'Île-de-France, Paul découvre les grands voyageurs d'aujourd'hui. Beaucoup n'ont rien vu des montagnes, des déserts ou des océans. Ils les ont traversés cachés sous un bâche de camion, dans un container suffisamment grand pour dissimuler plusieurs êtres humains, ou à fond de cale, avec pour seuls repères géographiques le passage d'une langue étrangère à une autre, d'une peur à une autre, d'une température à une autre. Ils ont suivi une route qui n'existe sur aucune carte, réduite à deux points, celui de départ et celui de l'arrivée, au risque permanent de la disparition" p. 114

"On a gardé ce qui se transportait aisément: prophètes, épices, langue premières, plats cuisinées, un tapis, une couverture... Lorsque l'on s'est rendu compte que la métropole sacrée tardait à s'ouvrir, on n'a eu d'autre choix pour relever la tête que de s'y accrocher, les entretenir, s'y ressourcer contre l'adversité."  p. 171 

Le roman d'une rencontre dans la tourmente de notre société actuelle ou seul l'eau et la mer semblent constituer un refuge à ces Paul et Virginie ballotés par la vie. De belles réflexions sur l'identité ou la notion de frontière et d'espace, mais un tout qui manque, à mon avis, d'un peu de cohérence.

Paul, le Tahitien, débarque en métropole pour continuer ses études de géographie. L'ami qui a promis de l'héberger n'est pas à l'aéroport mais a envoyé un proche qui le conduit dans une cité de banlieue. Paul s'était imaginé habiter Paris. À Tahiti, sa mère lui a confié une enveloppe contenant un mystérieux livre de bord, comme on en trouve sur les bateaux. Paul doit le remettre à une jeune fille qu'il ne connaît pas. Elle s'appelle Virginie. Âgée de vingt-cinq ans, elle vient d'être engagée à la Hub Media Corporation en tant que journaliste stagiaire. Chaque matin, elle rejoint un gigantesque immeuble de verre dans une banlieue de la capitale. Paul n'est pas censé la rencontrer, juste déposer le paquet à l'accueil de l'entreprise de presse. Mais il est curieux de voir à qui on remettra l'enveloppe. Ni l'un ni l'autre ne se doutent que le livre de bord se transforme en journal intime. Celui d'un homme qui a joué un rôle dans leur existence, à des moments différents. Tout comme ils ne savent pas encore que leur vie va enfin leur appartenir, au bout d'une longue spirale de confusion et d'errance sur les rives d'un fleuve, comme une promesse de mer.
Au-delà d'une chronique amoureuse entre deux jeunes gens, Jean-Luc Marty dresse le portrait de deux mondes clos. Ceux de la cité et de l'entreprise. La première abrite tous les peuples du monde, avec ses vies de palier, ses solidarités, ses faits divers. Et Paul, le Tahitien, y accomplit le voyage que les " Français de souche " ne feront pas. Dans l'entreprise, l'économie mondialisée transforme les métiers et la presse n'y échappe pas. Virginie peine à accumuler les dépêches et à nourrir le buzz pour un vague projet de Web magazine, dans un bureau aussi anonyme qu'une cellule. On assiste tout au long de ce livre à la mise en miroir d'univers qui se frôlent sans se rencontrer. La Mer à courir est aussi l'occasion pour l'auteur d'entrer en résonance avec une mélancolie contemporaine, en s'affirmant comme un écrivain d'aujourd'hui, porté par une écriture qui ne lâche rien, ni l'épaisseur du réel ni la poésie.
 
Je remercie Libfly et le Furet du Nord ainsi que les éditions Julliard pour l'envoi de ce livre.

MARTY Jean-Luc, La mer à courir, ed. Julliard, 21 août 2014, 266 p.

vendredi 10 avril 2015

Cataract City de Craig Davidson

Pour ceux qui aiment: Rédemption de Matt Lennox, Les saisons de la solitude de Joseph Boyden ou la série Rectify

Cataract City: c'est le nom donné par ses habitants à la ville canadienne de Niagara Falls. Loin de la façade touristique, Craig Davidson nous fait découvrir une ville minée par les trafics et par l'absence de perspectives.

Owen et Duncan sont nés à Cataract City et ont lié une amitié indéfectible. A l'âge adulte, on retrouve Duncan qui sort de prison et Owen devenu flic; deux opposés qui vont toutefois s'allier pour vaincre les démons de Cataract City.

Je reste volontairement un peu vague sur l'intrigue de ce roman qui aborde, par des flashbacks couvrant la vie d'Owen et de Duncan, de l'enfance à l'âge adulte, tellement de sujets différents qu'il serait difficile de les résumer en quelques lignes. Craig Davidson nous emmène dans un tourbillon de courses de chiens, de triangle amoureux, de réserves d'indiens, de combats illégaux, de contrebande, de catch, et j'en passe. Pour faire simple, il suffirait de dire que Cataract City est un excellent roman d'amitié, de rédemption et de vengeance, dans une ambiance "couillue".     

Je n'ai pas lu le premier recueil de Craig Davidson, Un goût de rouille et d'os, mais j'ai vu l'adaptation tirée d'une des nouvelles qu'en a fait Jacques Audiard. On retrouve ici plusieurs thématiques et des personnages extrêmement forts et marquants, au bord du précipice mais décidés à s'en sortir.

Un ou deux passages m'ont semblé un peu longuets (en particulier la marche dans les marécages), et l'intrigue paraît dans un premier temps décousue, comme si l'auteur avait assemblé plusieurs nouvelles. Mais tout se met en place petit à petit pour faire de Duncan, Owe, Ed, Drinkwater et les autres des personnages que je ne suis pas prête d'oublier.

Un très beau roman noir, très masculin mais dont les fines touches sensibles toucheront chacun et chacune. L'écriture visuelle de Craig Davidson atteint son apogée dans les descriptions de combats ou dans celles des courses de lévriers, qui sont tout simplement brillants (lisez la page 278 pour vous faire une idée). Un auteur à découvrir, sans hésitation!

Je remercie les éditions Albin Michel pour l'envoi de ce livre.

DAVIDSON Craig, Cataract City, ed. Albin Michel, août 2014, 481p., traduit de l'anglais (Canada) par Jean-Luc Piningre
DAVIDSON Craig, Cataract City, ed. Doubleday, 2013

vendredi 3 avril 2015

Gros-Câlin de Romain Gary (Émile Ajar)

"Lorsqu'un python s'enroule autour de vous et vous serre bien fort, la taille, les épaules, et appuie sa tête contre votre cou, vous n'avez qu'à fermer les yeux pour vous sentir tendrement aimé."

Michel Cousin est un original perdu dans la jungle parisienne. Passant ses journées à compter par millions au bureau de la statistique où il est employé, il peine à trouver même un peu de chaleur une fois rentré chez lui. Jusqu'à sa rencontre avec Gros-Câlin, un énorme python de 2 mètres qu'il décide d'adopter pour lui tenir compagnie. Au risque de faire fuir la belle Mlle Dreyfus, qui a chaque rencontre dans l'ascenseur, laisse miroiter à Cousin un prometteur futur commun.

Premier roman écrit par Romain Gary sous le pseudonyme d'Émile Ajar, Gros-Câlin fut une grosse surprise pour moi. J'étais habituée aux personnages de doux originaux avec Romain Gary mais Michel Cousin dépasse ici de loin toute la gamme de l'auteur. Cousin est un être complètement à part et inadapté à la société. Ses contacts se résument à des visites chez les "bonnes putes" et à quelques paroles triviales échangées avec Mlle Dreyfus, qu'il voit pourtant déjà devenir sa fiancée. C'est un personnage extrêmement esseulé et en manque d'affection, au point de se rabattre sur l'étreinte froide d'un python pour lui tenir compagnie. 

Il a y a beaucoup de tristesse et de solitude dans ce roman, ainsi qu'une dénonciation assez forte de la déshumanisation de notre société. Si on éprouve bien évidemment de la pitié pour Cousin, le livre évite le côté plombant grâce à de nombreuses touches d'humour. Cousin est un illuminé qui nous fait rire par sa gaucherie et son inadaptation loufoque, son phrasé si particulier, ses réflexions à côté de la plaque. 

Gros-Câlin est de loin le Gary le plus barré lu jusqu'ici. Vous connaissez peut-être mon manque d'affinité avec le genre absurde, ce qui explique probablement ma difficulté à vraiment accrocher à cette lecture. Cela reste toutefois du Gary, et même sans avoir réussi à totalement entrer dans ce roman, mon exemplaire reste recouvert de post-it. La langue est belle et les tournures astucieuses, même dans le style saugrenu de son personnage:

"- Je voudrais vous demander à titre personnel pourquoi vous avez adopté un python et pas un animal plus comment dirais-je?
- Plus comment dirais-je?
- Oui. Plus proche de nous, quoi. Un chien, un joli oiseau, un canari?
- Un canari? Plus proche de nous?
- Ce qu'on appelle justement les animaux familiers. Un python, ce n'est tout de même pas quelque chose qui se prête à l'affection des siens. 
- Monsieur le commissaire, dans ces affaires-là, on ne choisit pas, vous savez. C'est des sélectivités affectives. Je veux dire, des affinités électives. Je suppose que c'est ce qu'on appelle en physique les atomes crochus." p. 39

"Lorsqu'on tend au zéro, on se sent de plus en plus, et pas de moins en moins. Moins on existe et plus on est de trop. La caractéristique du plus petit, c'est son côté excédentaire. Dès que je me rapproche du néant, je deviens en excédent. Dès qu'on se sent de moins en moins, il y a à quoi bon et pourquoi foute. Il y a poids excessif. On a envie d'essuyer ça, de passer l'éponge. C'est ce qu'on appelle un état d'âme, pour cause d'absence." p. 197

Gros-Câlin ne sera certainement pas ma lecture favorite de l'auteur mais il prouve une fois encore le talent de cet auteur dans un genre complètement différent de ce que j'ai lu jusqu'ici. J'en connais une, plus adepte du style absurde (hein A girl), à qui cette histoire de python devrait d'avantage plaire...

«Je sais parfaitement que la plupart des jeunes femmes aujourd'hui refuseraient de vivre en appartement avec un python de deux mètres vingt qui n'aime rien tant que de s'enrouler affectueusement autour de vous, des pieds à la tête. Mais il se trouve que Mlle Dreyfus est une Noire de la Guyane française, comme son nom l'indique. J'ai lu tout ce qu'on peut lire sur la Guyane quand on est amoureux et j'ai appris qu'il y a cinquante-deux familles noires qui ont adopté ce nom, à cause de la gloire nationale et du racisme aux armées en 1905. Comme ça, personne n'ose les toucher.»
Une étonnante fable humoristique, premier roman de l'auteur sous le pseudonyme d'Emile Ajar. 

Lecture commune autour de Gary avec A Girl from Earth. Allez vite voir son billet sur Lady L.

PS. Ma soeur a récemment été voir la pièce adaptée de ce roman, mise en scène par Bérangère Bonvoisin avec Jean-Quentin Châtelain, et l'a trouvée exceptionnelle. C'est effectivement un texte, en forme de long monologue que je vois bien adapté au théâtre et qui pourrait plus me plaire sous cette forme. En espérant qu'elle repasse par ici à l'occasion. 

GARY Romain, Gros-Câlin, ed. Mercure de France, Coll. Folio, publié pour la première fois en 1974, 215p.