jeudi 31 décembre 2015

Demain, une oasis d'Ayerdhal

Pour ceux qui aiment: Hunger Games de Suzanne Collins

Dans un futur proche, l'Europe, confrontée à la dégradation de l'environnement, s'est tournée vers l'exploration spatiale et la création de colonies habitables sur d'autres planètes. Le narrateur est un médecin employé sur un de ces programmes, dont la vie monotone de petit fonctionnaire se déroule sans asperité. Jusqu'au jour où il est kidnappé et où il se réveille dans un village reculé d'Afrique, au milieu d'habitants affamés. Une toute autre réalité s'offre alors à lui.

Demain, une oasis a été publié pour la première fois en 1992 mais en le lisant en 2015, on ne peut s'empêcher de penser qu'Ayerdhal a fait preuve ici de pas mal de clairvoyance dans l'écriture de ce roman d'anticipation. Le monde qu'il décrit n'est en effet pas si éloigné du futur auquel nous pourrions faire face: un monde, où les avancées technologiques compensent le manque d'actions entreprises pour sauver notre planète, mais où l'Afrique et les autres nations qui manquent de moyens pour rejoindre cette conquête de l'espace sont laissées à leur misère.

Ayerdhal nous offre donc une vision bien déprimante mais marquante de notre futur. Avant ma lecture, je craignais un peu le côté très "militant altermondialiste" de ce roman. Si on retrouve ici le cliché du Nord oppresseur, seul responsable de la situation dramatique de l'Afrique, l'auteur a heureusement évité d'autres pontifes. J'ai ainsi trouvé les réflexions du roman très intéressantes et les injustices dénoncées par l'auteur, dissimulées sous le couvert de roman d'anticipation, passent au final très bien et sonnent justes:

"D'abord, il y avait un monde découpé en trois zones: les pays industrialisés, riches, les pays en voie de développement, pauvres, et le tiers-monde, indigent. Les uns avaient salopé la planète pour conquérir l'opulence, les autres avaient tenté de les imiter, les derniers cherchaient seulement à bouffer.
Un jour, les riches ont pris conscience des dégâts produits et de l'irréversibilité du phénomène, mais leur technologie avait évolué et ils pouvaient continuer à nager dans le luxe. Alors ils ont demandé aux pauvres de rester propres, de ne pas aggraver la pollution avec des énergies polluantes, de limiter leur croissance." p. 53

J'ai également aimé l'idée de la fin de l'humanitarisme, remplacé pas des sortes de guerriers humanistes, même si le présent nous montre que la confusion de notre société motive au contraire beaucoup à chercher du sens dans l'engagement humanitaire (avec des résultats mixtes, mais cela est une autre histoire).

A mon avis, l'intrigue et les personnages passent un peu au second plan par rapport à ce message très fort. J'ai trouvé les personnages étranges et peu approfondis et l'histoire un peu trop survolée. Le style est également particulier et pas toujours très fluide, surtout pour un roman classé "young adult" par l'éditeur. D'ailleurs pourquoi cette classification? Parce que l'anticipation est automatiquement réservée aux adulescents?

Un roman d'anticipation éco-militant original, dont le message d'égalité et de justice original justifie une lecture malgré quelques faiblesses romanesques. 

Médecin doté d'une vie tranquille à Genève, que pouvait-il craindre? Deux limousines, un coup de frein, des portières qui claquent, un pistolet-mitrailleur, deux beignes, une cagoule et des jours dans une cave sous perfusion et somnifères... Un kidnapping.
A son réveil, il se retrouve quelque part dans un village africain dont un commando humanitaire lui confie la responsabilité. Sécheresse, famine, terrorisme: dans une Afrique qui se meurt, c'est en cherchant le sens du mot justice qu'il trouvera celui de sa vie.

Né en 1959 à Lyon, Ayerdhal vit à Bruxelles. Écrivain majeur, il a publié plus de vingt romans et a été lauréat deux fois du Grand prix de l'Imaginaire et du prix Cyrano pour l'ensemble de son oeuvre.
 
Merci à Babelio et aux éditions Au Diable Vauvert pour cette lecture.

AYERDHAL, Demain, une oasis, ed. Au Diable Vauvert, août 2015, 256p.   

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vendredi 11 décembre 2015

Le Français de Julien Suaudeau

Rentrée littéraire 2015

Pour ceux qui aiment: Les Bienveillantes de Jonathan Littell

Comment un jeune français presque sans histoire, originaire d'Evreux, peut-il se retrouver à la une des médias du monde entier, dépeint comme l'horrible bourreau à la solde des djihadistes syriens? C'est ce que décrit Julien Suaudeau dans ce second roman, le Français.  

Le Français est un roman d'actualité brûlante. Peut-être trop d'ailleurs, au point où j'ai interrompu ma lecture à plusieurs reprises en raison des événements récents à Paris, aux USA, en Belgique, en Syrie, au Liban, au Nigeria, etc., etc. Ensevelie toute la journée sous des nouvelles plus sombres et déprimantes les unes que les autres, je n'arrivais tout simplement plus à me plonger le soir dans un roman abordant le même sujet. J'ai tout de même fini par atteindre la dernière page et mon avis est au final un peu partagé. 

Julien Suaudeau construit le portrait d'un banlieusard standard, d'un gamin un peu paumé oui, mais loin du voyou en quête de violence ou de l'extrémiste salafiste; un jeune comme il y en a des milliers dans nos pays, pas toujours bien dans leur peau mais très éloigné du profil fiché par nos autorités. Pourtant, après une suite de mésaventures plutôt banales et de mauvaises rencontres, le narrateur se retrouve à tuer des innocents en Syrie. 

J'ai trouvé ce parcours assez déprimant. Suaudeau tente de nous montrer qu'un bourreau sommeille potentiellement en chacun de nous, un peu à l'image de Aue dans Les Bienveillantes. C'est un gars qui fait le mal par ignorance, par indifférence, par malchance et même parfois pour ce qu'il croit être bien. Une vision bien sûr effrayante de la réalité mais probablement en partie correcte. Cependant, l'intrigue de Le Français ne m'a pas toujours paru crédible. J'ai trouvé la plupart personnages trop caricaturaux (je pense à Romain, Ali, etc.) et certains rebondissements, surtout sur la fin, semblent très forcés et artificiels.

Suaudeau offre ici une réflexion intéressante sur un des phénomènes les plus dangereux de notre époque, à savoir la radicalisation et le tourbillon de violences qui peuvent embarquer tout un chacun. Cependant, les invraisemblances de l'intrigue et le contexte lourd de ces dernières semaines font que je n'ai pas pu apprécier ma lecture plus que cela. A retenter peut-être dans quelques mois. 

Qu'y a-t-il dans la tête et le coeur de ces petits Français « de souche » qui partent se faire tuer en Syrie au nom du djihad ? Le Français est la réponse romanesque à cette interrogation.
Le narrateur, dont on ne connaîtra pas le nom, broie du noir dans sa Normandie natale, zone grise entre province et grande banlieue de Paris. La belle Stéphanie éclaire un temps la monotonie de ses jours, mais elle n'est qu'un mirage. Puisque l'horizon est sans issue, pourquoi ne pas fuir ? Ce sera d'abord l'Afrique, au Mali, dans le sillage d'individus peu recommandables. Aux portes du désert, il suffit de se rêver grand pour le devenir. Cette illusion-là non plus ne dure pas longtemps. Le rêve se termine quelque part en Syrie, dans une forteresse djihadiste ou les hommes ont oublié leur humanité. Le Français, dont nous avons suivi pas à pas le chemin, y devient un monstre presque contre son gré. Sa lucidité d'enfant perdu est un cri déchirant dont l'écho se prolonge bien après la dernière page.
En faisant parler son anti-héros à la première personne, Julien Suaudeau nous oblige à partager ses sentiments, ses peurs, ses envies. L'horreur du monde contemporain, vue mille fois dans les médias, devient une matière complexe et riche en nuances. Au-delà de sa résonance avec la réalité, ce parti pris audacieux donne un texte puissant, porté par une voix autre, un sens du détail et des dialogues qui évoque les grands naufragés du roman américain.

Merci aux éditions Robert Laffont pour l'envoi de ce livre.

SUAUDEAU Julien, Le Français, ed. Robert Laffont, août 2015, 216 p.