lundi 28 octobre 2013

Le vent amènera la pluie de Michel C. Thomas, illustré par Denis Monfleur

A la sortie d’un bal de campagne, la voiture conduite par un fils de paysan se retourne et tue le passager, un vagabond hippie qui passait dans la région. Pour éviter le scandale, le père décide de faire passer le mort pour son fils et ramène ce dernier à la ferme. 


Le vent amènera la pluie démarre sur ce coup de bluff d’un père qui va faire porter l’énorme poids de ce secret à toute sa famille jusqu’à l’implosion. Une idée forte et sombre qui sert de base à cette nouvelle d’une soixantaine de pages écrite par Michel C. Thomas et illustrée de gros traits rouge-sang par l’artiste-sculpteur Denis Monfleur. Sous forme de confessions, le père et la mère livrent tour à tour le déroulement de ces quelques jours d’enfer et de dissimulation. 

Il y a beaucoup de rudesse dans ce texte sombre, histoire d'un drame familial qui laisse peu de place aux sentiments mais en provoque beaucoup chez le lecteur. L’écriture de Michel C. Thomas, qui se rapproche d’un parler bourru, direct et campagnard, surprend au début, mais on entre petit à petit dans ce huis clos à deux voix. Les illustrations de Denis Monfleur collent totalement à l’ambiance du récit mais j’ai moins apprécié les gravures plus figuratives. La multiplication des notes très détaillées m’a également un peu ennuyée et, à mon avis, elles distraient le lecteur plus qu’elles n’apportent à l’intrigue. Malgré ces quelques points et passées les toutes premières pages un peu brouillonnes, l’intrigue se met en place et tous les détails s’imbriquent parfaitement; on avance en apnée dans le récit, craignant une fin qui parait pourtant inéluctable. 

Le côté très sombre de cette nouvelle, plus en allusions qu’en violence directe, ne plaira certainement pas à tout le monde. Il serait pourtant dommage de se priver de la découverte de ces quelques pages originales, formant une sorte de roman rural noir et psychologique.

Au retour d’un bal, un fils de paysans, accompagné d’un jeune vagabond monté avec lui dans la voiture, a un accident. Le passager est mort. Mû par une peur irraisonnée du scandale, le père décide de faire croire que c’est le fils qui est mort. S’ensuit une inexorable plongée dans le mensonge, premier rouage d’un engrenage fatal qui conduit au drame.

Dans un dispositif qui s’apparente à des aveux, le père et la mère racontent à tour de rôle l’enchaînement des événements. Et le lecteur de tenter de reconstituer, ébahi, le fait-divers qui se dessine au fil des pages. 

L’ironie mordante de Michel C. Thomas, nourrie de multiples références littéraires, nous fait sans cesse osciller entre effroi et humour noir.

 

C’est avec le geste du sculpteur que Denis Monfleur s’empare de la matière exacte de l’histoire. La puissance de ses bois gravés fait écho à la violence poétique du texte de Michel C. Thomas.

Pour vous faire une meilleure idée du style et des illustrations, vous pouvez lire un long extrait de cette nouvelle ici.  

Lecture qui s’inscrit dans le mois de la nouvelle de Flo.

Je remercie également Libfly et les éditions du Chemin de fer qui m’ont fait parvenir cette nouvelle dans le cadre de l’opération La voie des indés 2013. 

De manière plus générale, je ne connaissais pas du tout cet éditeur mais j’aime beaucoup l’idée de ces textes illustrés par des artistes contemporains. La mise en page et l’assemblage des feuilles sont très soignés et forment comme un petit cartable de poche au papier de qualité. Les éditions du Chemin de fer sont constituées en association à laquelle vous pouvez adhérer en échange d’éditions limitées et numérotées des publications de l’année. Pour plus de renseignements, c’est par ici.

THOMAS Michel C., Le vent amènera la pluie, illustré par MONFLEUR Denis, coll. Voiture 547,  ed. du Chemin de fer, mars 2013, 64p. 

mardi 22 octobre 2013

La nuit des secrets de David Doma




Pour ceux qui aiment: Les Bienveillantes de Jonathan Littell 

Au crépuscule de sa vie, Isaac Golder, auteur au succès international, décide de révéler le secret qui le ronge depuis des années : le livre qui a lancé sa carrière a en fait été écrit par son amour de jeunesse, Rachel, une jeune juive par la suite déportée. L’annonce fait le tour du monde et la tempête médiatique déferle tant sur Isaac que sur Rachel, cette dernière ayant survécu à la déportation et vivant depuis en Italie. La nouvelle a également des répercussions bien au-delà des frontières de l’Europe, jusqu’en Argentine, où le jeune Juan reconnait dans le nom de l’auteur caché de La Toile, celui de la prisonnière juive qui avait tant fasciné son père SS. A travers les confessions croisées de ces trois personnages, le lecteur découvre l’étrange parcours de Rachel et l’horreur du camp de Ravensbrück. 

Quand il s’agit de romans sur la deuxième guerre mondiale, on distingue en général deux groupes de lecteurs : 
a) ceux qui sont fans et qui se précipitent sur ces romans; malgré l’horreur de cette guerre, difficile de choisir un sujet plus romanesque, plus ancré dans notre histoire et donc apte à interpeller un grand nombre de lecteurs. 
b) ceux qui y sont allergiques ou tout simplement lassés; difficile de choisir un sujet plus rabattu et peu original pour un roman. 

Je suis en fait un peu entre ces deux groupes (ce qui bousille du coup ma théorie, mais passons) : je sature un peu sur le sujet mais je n’y suis pas non plus totalement réfractaire et espère à chaque fois que le sujet peut être traité de manière originale, que l’histoire sera bien construite, les personnages attachants et que le sujet, qui peut paraître un peu bateau, cache en fait une intrigue inoubliable.

La nuit des secrets a en partie satisfait mes attentes. J’ai beaucoup aimé l’approche initiale du livre : l’entremêlement des réflexions d’Isaac qui retrouve l’amour de sa vie et la source de sa culpabilité ; les lettres de Juan qui nous emmène sur les traces de la fuite des SS en Argentine ; et enfin la longue confession écrite de Rachel, témoignage de sa vie dans le camp et tentative d’explication de ses choix après la guerre. 

Sans être une spécialiste, les descriptions de la vie à Ravensbrück m'ont paru plutôt fidèles aux sources historiques. Malheureusement, elles m'ont aussi donné l'impression de lire pour la centième fois le même récit. Alors oui, on ne peut, à mon avis, jamais trop lire sur l’horreur de la Shoah, mais je n’ai pas trouvé dans ces passages le brin d’originalité ou de puissance qui donne à ces romans une valeur ajoutée comparé aux témoignages de survivants, dont la force peut rarement être surpassée. Pour moi l’intérêt du roman de David Doma réside plus dans les détails donnés par Rachel sur son retour difficile en France, le passage par l’hôtel Lutetia, et son besoin de fuite. J’ai également lu avec intérêt les passages consacrés à Horst Wolf, qui relate la vie d'un SS à Ravensbrück et présente un personnage à la fois humain et détestable, un peu comme le Maximilian Aue de Jonathan Littell. Les détails de sa fuite en Argentine et la relation avec son fils Juan ouvre tout un champ de questions sur le destin de ces criminels de guerre, exilés de l’autre côté de l’Atlantique.
   
Malgré cela, La nuit des secrets m’a paru parfois un peu trop scolaire ; l’auteur couche sur le papier le résultat de recherches apparemment substantielles sur le sujet, abordant des thèmes et des perspectives originales, mais obtenant au final un récit qui manque parfois un peu de souffle. Certains passages paraissent tirés d’un manuel d’histoire où les personnages de David Doma sont comme collés maladroitement et l’alternance des trois voix engendre quelques répétitions.

Ces quelques maladresses mises à part, j’ai passé un bon moment avec La nuit des secrets. Ayant beaucoup lu sur le thème de la deuxième guerre, je pinaille probablement plus que nécessaire et j’espère que je ne vous découragerai pas de découvrir ce roman, dans l’ensemble bien écrit et bien mené. Une lecture qui enchantera certainement les passionnés du sujet mais qui peut également étonner même les plus récalcitrants.

Isaac Golder est un auteur célèbre dans le monde entier qui a bâti sa gloire littéraire sur un mensonge. À 82 ans, il avoue publiquement avoir volé le roman qui l'a fait connaître à son amour de jeunesse, une jeune femme déportée à Ravensbrück en 1943, rescapée du camp mais disparue depuis la fin de la guerre. Tandis que les conséquences du scandale qui s'ensuit se répandent comme une traînée de poudre à travers le monde, un jeune Argentin d'origine allemande, fils d'un sous-officier ayant sévi à Ravensbrück, entame une correspondance avec l'imposteur repenti afin de dissiper les ombres de l'histoire familiale.
Au fil de ces lettres, le passé remonte à la surface, certains masques se fissurent, révélant des identités toujours plus incertaines, et ceux qui croyaient s'être affranchis de leur histoire doivent enfin s'y confronter.

David Doma est né en 1967 à Paris. Il a voyagé dans divers pays et a publié des nouvelles dans des revues et magazines. Son premier roman, L'Inconnue, est paru en 2008. La Nuit des secrets, son second roman, lui a demandé quatre années de recherches.

Livre lu dans le cadre de La Voie des indés de Libfly, que je remercie ainsi que les éditions Intervalles pour la découverte de ce livre. 

DOMA David, La nuit des secrets, ed. Intervalles, mai 2013, 315p.   

mercredi 16 octobre 2013

Booker Prize 2013: And the winner is...

Le Booker Prize 2013 a été remis hier soir à Eleanor Catton pour son second roman, The Luminaries. Elle devient ainsi, à 28 ans, à la fois la plus jeune lauréate du prix et l'auteur à gagner avec le plus long roman (832 pages).

Récit à plusieurs voix, The Luminaries suit les habitants d'Hokitika, petite ville de Nouvelle-Zélande, en pleine ruée vers l'or du milieu du 19ème siècle. Attiré par les promesses de richesse, Walter Moody débarque en Nouvelle-Zélande. C’est pourtant du mystère qu’il trouvera en premier, en tombant sur un groupe de douze habitants débattant de plusieurs crimes non résolus ayant eu lieu dans la région. 

The Luminaries était probablement le livre qui me tentait le plus dans cette sélection et le Booker va probablement m'encourager à me lancer dans ce pavé. A mettre sur la liste des lectures 2014. 

Et vous, tentés par The Luminaries?

Ce prix marque également la dernière année où la sélection du Booker est limitée au Commonwealth. Dès l'année prochaine, tous les livres de langue anglaise publiés en Grande Bretagne pourront être sélectionnés, ouvrant ainsi la porte aux auteurs américains. Le débat est féroce sur le bien-fondé de cette décision; les critiques redoutant principalement la perte de la spécificité du Booker qui deviendra une sorte de "Pulitzer de seconde zone", monopolisé par les auteurs américains; les supporters saluant la fin d'un "favoritisme néo-colonial". Difficile pour ma part de me prononcer. J'espère toutefois que le Booker réussira à maintenir la qualité et l'originalité de sa sélection, qui offre une visibilité incroyable a des auteurs parfois méconnus et venant d'horizons très divers. A suivre l'année prochaine...

Retrouvez plus d'informations sur la page du Booker.

mardi 15 octobre 2013

Blog-anniversaire (J+1): cinq ans déjà!

Cinq ans! Pfiou, ça me fout un coup de vieux tout ça. 
Cinq ans que ce petit salon a ouvert, afin de partager avec d'autres addicts ma passion pour la lecture;
Cinq ans d'échanges et de découvertes qui ont grandement élargi mon champ de lecture (et ma PAL du coup);
Cinq ans de challenges trop ambitieux et de lectures communes en retard mais toujours autant de plaisir à partager ces petits moments avec vous. 

L'envie et le temps manquent parfois mais je remets sans hésitation le couvert pour une année supplémentaire. Ce blog-anniversaire est une fois encore une bonne occasion pour vous remercier tous de votre fidélité, de vos petits mots qui sont à chaque fois une motivation supplémentaire de continuer. 
Merci aussi à Mr. Z qui supporte depuis cinq ans mes moments d'autisme quand je suis en pleine rédaction de billets ou quand je le barbe avec les derniers potins de la blogosphère. 

Comme chaque année, voici le top 10 des billets les plus lus au cours des 12 derniers mois:

1. Maus d'Art Spiegelman (1er en 2012)
2. La Promesse de l'aube de Romain Gary (3)
3. Peer Gynt d'Henrik Ibsen (4)
4. Allah n'est pas obligé d'Ahmadou Kourouma (7)
5. Loving Frank de Nancy Horan (-)
6. Enfant 44 de Tom Rob Smith (6)
7. Wolf Hall (Le Conseiller) d'Hilary Mantel (-)
8. Tigre, tigre! de Margaux Fragoso (-)
9. Feuilleton (Mook) (-)
10. The Great Gatsby de F. Scott Fitzgerald (10)

Peu de changements dans le haut du classement à part La vie d'une autre de Frédérique Deghelt, qui après plusieurs années dans ce classement, retombe à la 39ème position (pas si mal que ça pour un livre publié il y a plus de cinq ans). Ont disparu également Cosmopolis de Don Delillo, Les cendres froides de Valentin Musso et Le bouddha de banlieue d'Hanif Kureishi, trois livres qui ne m'ont pas laissé de souvenirs impérissables. Je ne suis du coup pas fâchée de les voir céder leurs places à Loving Frank, Wolf Hall et Tigre, tigre!, qui m'ont les trois beaucoup plu et que je recommande beaucoup plus volontiers. 

Merci encore à tous et c'est reparti pour une année!

vendredi 11 octobre 2013

Printemps Noir de Thomas Humeau et Maxence Emery


Pour ceux qui aiment : Benigno, mémoires d’un guérillero du Che de Christophe Réveille et Simon Géliot, publié en même temps et chez le même éditeur (voire le billet de Mo')


Pour la plupart des gens, Cuba évoque l’esprit révolutionnaire incarné par la figure légendaire du Che, les belles vielles américaines (les voitures donc), les plages de Varadero couvertes d’hôtels all inclusive, et Castro, leader charismatique, aujourd’hui retiré de la scène publique. Mais derrière cette image, se cache un régime qui dirige le pays depuis plus de 50 ans d’une main de fer et viole quotidiennement les libertés fondamentales de sa population. 

C’est l’envers de ce décor que raconte Printemps Noir. Thomas Humeau et Maxence Emery ont mis en mots et en images le témoignage d’Alejandro Gonzalez Raga, cubain élevé et nourri d’idéaux de la révolution cubaine, devenu journaliste et défenseur des libertés civiles et politiques. Arrêté en 2003 suite à une rafle dans les milieux civils-réformateurs, il va passer plusieurs années en prison avant d’être libéré et poussé à l’exil. 

La publication de cette BD, soutenue par Amnesty International, est importante et nécessaire vu la bienveillance relative du grand public envers le régime cubain. Passionnée à l’adolescence par la révolution cubaine (genre trop rebelle, quoi ! No comment !), je suis tombée plus tard sous le charme, lors d’un voyage d’un mois à travers l’île, de l’ambiance si particulière de La Havanne et de cette impression constante que Cuba vivait hors du temps. Pas désagréable pour une Européenne, mais j’ai également ressenti le malaise de la population qui nous accueillait, les étalages vides des magasins accessibles aux cubains, comparés aux denrées accessibles aux touristes (et aux privilégiés du régime, je suppose), les pénuries sur de simples produits d’hygiène, les entraves à la liberté de chaque citoyen d'acheter ou de vendre une voiture, de déménager (apparemment cela s’est amélioré dernièrement), etc. Bref, ce fut un voyage plein de contradictions. 

Une réalité que je trouve aujourd’hui essentielle à montrer et à diffuser plus largement, pour contrer ce vernis "charmant" qui entoure l’île et dénoncer les abus qui y ont encore cours. La publication de ce témoignage sous forme de bande dessinée, média extrêmement efficace et facile d’accès, est ainsi  judicieuse et opportune, en ces temps d'ouverture relative de l'île. 


Cependant, en faisant abstraction de tout ceci et en considérant la BD en elle-même, je pense que le récit aurait pu être mieux construit. J’ai eu de la peine à vraiment compatir avec Alejandro et sa famille, car il reste très effacé, surtout dans la deuxième partie du récit. Le compte-rendu de son arrestation et de son emprisonnement est comme "dé-personalisé", devenant le reflet du sort réservé à de nombreux cubains mais perdant an passage en intensité et en émotion. Une impression encore accentuée par le dessin, qui ne permet pas toujours de reconnaitre les personnages principaux. Les variations plutôt aléatoires de la palette de couleurs, passant de tons roses à des nuances vertes, bleues, oranges sans réelle logique ou parallèle avec les émotions ou les événements du récit, m’ont aussi parfois perdue. Par contre, j'ai beaucoup aimé l'intégration de photos d'archives. 

Une BD pas sans défaut mais un témoignage à lire, sans hésitation, pour mieux comprendre Cuba, cette île si mystérieuse que l’on espère parfois protéger du changement et qui a pourtant tellement besoin de réforme.  


Alejandro González Raga est un Cubain comme les autres, un enfant de la révolution. Il étudiera même dans des écoles militaires et sera donc abreuvé à satiété de propagande castriste. Mais le jeune homme aime le rock and roll et, sans doute plus que d’autres, souffre des conditions de vie imposées sur la grande île : surveillance permanente, liberté de mouvement entravée et contrôlée. Il se met donc à écrire des articles et à militer dans des partis politiques demandant le rétablissement de la démocratie. C’en est trop pour le régime qui déclenche en mars 2003 l’opération Printemps Noir et arrête ses opposants les plus gênants. Alejandro ne sortira de prison qu’en 2008, suite aux tractations de l’Union Européenne et de l’église cubaine et grâce au soutien d’organisations telles que Reporters sans frontières et Amnesty International. A travers l’itinéraire d’un homme, la description des errements d’une révolution pourtant initialement légitime... 


BD lue dans le cadre de l'opération La Voie des Indés de Libfly que je remercie, ainsi que les éditions La boîte à bulles pour cet envoi. 

Printemps Noir, dessin: HUMEAU Thomas, scénario: EMERY Maxence, ed. La boîte à bulles, coll. Contre-coeur, juin 2013, 88p. 

samedi 5 octobre 2013

Adieu, Torero d'Olivier Deck


En 1938, un jeune français part combattre en Espagne aux côtés des républicains pour impressionner Fanchon, la jolie fille de son village. Plongé au coeur de l'enfer de la bataille de l'Ebre, il s'enfuit mais se retrouve piégé derrière un petit muret avec un autre combattant espagnol, Cartucho. Dans la ligne de mire de l'ennemi, incapables de faire un pas sans mettre leurs vies en jeux, les deux hommes vont partager une nuit et les souvenirs d'une vie. 

Bon, je vais commencer par rassurer tout le monde: le sujet principal de ce roman n'est pas la tauromachie mais les liens à la fois éphémères et extrêmement forts qui peuvent unir deux hommes en temps de guerre. Oui, il est question sur quelques pages de toreros et oui, Olivier Deck a reçu en 2005 le Prix Hemingway, un prix contre lequel des campagnes de boycott ont été lancées pour dénoncer la "glorification de la corrida" (mouais)... mais que cela ne vous retienne pas de découvrir cette nouvelle, intense et fort bien écrite.

Adieu, Torero est donc une novella de 86 pages, consistant en grande partie d'un dialogue entre le narrateur et Cartucho. A travers les événements d'une nuit, c'est toute la personnalité du narrateur qui va évoluer au contact de la peur, de la mort, et de l'intriguant Cartucho. 

Ecrite d'une manière très théâtrale, j'ai beaucoup aimé cette nouvelle et la verrais très bien adaptée sur scène. L'ambiance est lourde, et l'on passe d'instants de camaraderie entre combattants à l'enfer déshumanisant de la guerre. J'ai également aimé le style d'Olivier Deck, direct, mais aux formulations poétiques, toujours très rythmé, comme les balles qui claquent autour de nos héros. Petit extrait que j'ai trouvé particulièrement réussi:

"Avec le temps qui a passé sur le cuir depuis, j'appelle ça une bande de bras cassés, un ramassis de beaux parleurs, qui croyaient que la victoire était une affaire de débat d'idées, de tirades bien foutues, de théories fumeuses. Je comprends pourquoi les Espagnols nous faisaient la gueule. Eux, c'était leur maison, leur jardin, leurs femmes et leurs enfants qu'ils défendaient. Et des idées, aussi, ça n'empêche. Mais quand un bombe explose à deux mètres de toi, la grandeur d'âme te fait pas un bouclier, tu prends tout dans la gueule et t'as plus qu'à mourir. Les têtes bien pleines sont tombées comme des grenades mûres éclatant sur le sol et semant alentour leurs pépins sanguinolents. Les belles idées étaient maintenant dans la terre où plongeaient depuis des lustres les racines des oliviers et des amandiers. Tu parles d'un fumier." p.10

Une belle longue nouvelle (ou court roman), dont la brièveté n'empêche en rien l'émotion et l'impression durable qu'elle m'a laissée. A découvrir!

1938, guerre d’Espagne. Près de l’Èbre, sous un olivier, un jeune déserteur et un torero partagent la maigre protection d’un mur de pierre contre les rafales ennemies. La mort rôde sur leur tête, au bout du fusil d’un sniper. Dans le temps de l’attente, les âmes se dénudent jusqu’à l’os.

Poète, romancier, photographe et musicien, homme de scène et de mots né en 1962 à Pau, en Béarn, Olivier Deck a été lauréat du Prix Hemingway en 2005. Il vit dans les Landes. 

Je remercie Anaïs et les éditions Au diable vauvert pour l'envoi de ce livre. J'en profite pour ajouter que j'aime beaucoup ce format compact pour les nouvelles et courts romans, très facile à glisser dans un sac pour un trajet en train.

Billet publié dans le cadre du mois de la nouvelle organisé par Flo.

DECK Olivier, Adieu, torero, ed. Au diable vauvert, mai 2013, 86p.