Printemps Noir de Thomas Humeau et Maxence Emery


Pour ceux qui aiment : Benigno, mémoires d’un guérillero du Che de Christophe Réveille et Simon Géliot, publié en même temps et chez le même éditeur (voire le billet de Mo')


Pour la plupart des gens, Cuba évoque l’esprit révolutionnaire incarné par la figure légendaire du Che, les belles vielles américaines (les voitures donc), les plages de Varadero couvertes d’hôtels all inclusive, et Castro, leader charismatique, aujourd’hui retiré de la scène publique. Mais derrière cette image, se cache un régime qui dirige le pays depuis plus de 50 ans d’une main de fer et viole quotidiennement les libertés fondamentales de sa population. 

C’est l’envers de ce décor que raconte Printemps Noir. Thomas Humeau et Maxence Emery ont mis en mots et en images le témoignage d’Alejandro Gonzalez Raga, cubain élevé et nourri d’idéaux de la révolution cubaine, devenu journaliste et défenseur des libertés civiles et politiques. Arrêté en 2003 suite à une rafle dans les milieux civils-réformateurs, il va passer plusieurs années en prison avant d’être libéré et poussé à l’exil. 

La publication de cette BD, soutenue par Amnesty International, est importante et nécessaire vu la bienveillance relative du grand public envers le régime cubain. Passionnée à l’adolescence par la révolution cubaine (genre trop rebelle, quoi ! No comment !), je suis tombée plus tard sous le charme, lors d’un voyage d’un mois à travers l’île, de l’ambiance si particulière de La Havanne et de cette impression constante que Cuba vivait hors du temps. Pas désagréable pour une Européenne, mais j’ai également ressenti le malaise de la population qui nous accueillait, les étalages vides des magasins accessibles aux cubains, comparés aux denrées accessibles aux touristes (et aux privilégiés du régime, je suppose), les pénuries sur de simples produits d’hygiène, les entraves à la liberté de chaque citoyen d'acheter ou de vendre une voiture, de déménager (apparemment cela s’est amélioré dernièrement), etc. Bref, ce fut un voyage plein de contradictions. 

Une réalité que je trouve aujourd’hui essentielle à montrer et à diffuser plus largement, pour contrer ce vernis "charmant" qui entoure l’île et dénoncer les abus qui y ont encore cours. La publication de ce témoignage sous forme de bande dessinée, média extrêmement efficace et facile d’accès, est ainsi  judicieuse et opportune, en ces temps d'ouverture relative de l'île. 


Cependant, en faisant abstraction de tout ceci et en considérant la BD en elle-même, je pense que le récit aurait pu être mieux construit. J’ai eu de la peine à vraiment compatir avec Alejandro et sa famille, car il reste très effacé, surtout dans la deuxième partie du récit. Le compte-rendu de son arrestation et de son emprisonnement est comme "dé-personalisé", devenant le reflet du sort réservé à de nombreux cubains mais perdant an passage en intensité et en émotion. Une impression encore accentuée par le dessin, qui ne permet pas toujours de reconnaitre les personnages principaux. Les variations plutôt aléatoires de la palette de couleurs, passant de tons roses à des nuances vertes, bleues, oranges sans réelle logique ou parallèle avec les émotions ou les événements du récit, m’ont aussi parfois perdue. Par contre, j'ai beaucoup aimé l'intégration de photos d'archives. 

Une BD pas sans défaut mais un témoignage à lire, sans hésitation, pour mieux comprendre Cuba, cette île si mystérieuse que l’on espère parfois protéger du changement et qui a pourtant tellement besoin de réforme.  


Alejandro González Raga est un Cubain comme les autres, un enfant de la révolution. Il étudiera même dans des écoles militaires et sera donc abreuvé à satiété de propagande castriste. Mais le jeune homme aime le rock and roll et, sans doute plus que d’autres, souffre des conditions de vie imposées sur la grande île : surveillance permanente, liberté de mouvement entravée et contrôlée. Il se met donc à écrire des articles et à militer dans des partis politiques demandant le rétablissement de la démocratie. C’en est trop pour le régime qui déclenche en mars 2003 l’opération Printemps Noir et arrête ses opposants les plus gênants. Alejandro ne sortira de prison qu’en 2008, suite aux tractations de l’Union Européenne et de l’église cubaine et grâce au soutien d’organisations telles que Reporters sans frontières et Amnesty International. A travers l’itinéraire d’un homme, la description des errements d’une révolution pourtant initialement légitime... 


BD lue dans le cadre de l'opération La Voie des Indés de Libfly que je remercie, ainsi que les éditions La boîte à bulles pour cet envoi. 

Printemps Noir, dessin: HUMEAU Thomas, scénario: EMERY Maxence, ed. La boîte à bulles, coll. Contre-coeur, juin 2013, 88p. 

Commentaires

  1. Une BD-témoignage sur Cuba, je prends ! J'avais déjà été terriblement bouleversée par l'autobiographie de Reinaldo Arenas, Avant la nuit, alors ce témoignage plus proche dans le temps mérite certainement le détour.

    RépondreSupprimer
  2. Bienveillance envers le régime cubain ? Je n'aurais pas dit ça.

    RépondreSupprimer
  3. pas très attirée par le dessin, je suis tentée par le thème...

    RépondreSupprimer
  4. @A Girl: J'avais complètement oublié l'autobiographie d'Arenas, pourtant notée dans ma LAL. Merci pour le rappel.
    A mon avis, le témoignage d'Alejandro Gonzalez Raga ne sera pas une lecture aussi bouleversante. Pas que les faits soient moins forts, mais ce côté impersonnel empêche à mon avis de vraiment ressentir la détresse de Raga. Peut-être que son récit a perdu en intensité au passage de témoin avec les auteurs (désavantage par rapport à l'autobiographie). En même temps, cela donne l'impression que Raga refuse de mettre son expérience personnelle trop en avant, car le même parcours se répète pour des dizaines de Cubains. Curieuse en tous cas de connaitre ton avis.

    @Alex: "bienveillance relative" hein... Je trouve que les violations des droits de l'homme sont peu dénoncées à Cuba et qu'on en parle peu au final, alors que l'information est disponible (comparé à la Corée du Nord ou à d'autre régimes). Même moi, je peine à voir Castro comme un dictateur, vu mon intérêt et le côté "glamour" de la révolution cubaine. Mais le terme se discute, je suis d'accord, surtout vu l'embargo et les conditions politiques difficiles imposées à Cuba depuis des décennies.

    @Violette: C'est vrai, le dessin est décevant, mais le témoignage est bien plus important. J'espère que tu tenteras quand même le coup.

    RépondreSupprimer
  5. Je me retrouve bien dans ta chronique. On a du mal à investir cet homme, à avoir de l'empathie malgré son parcours de vie douloureux. Dommage, vraiment. Mais le témoignage ne reste pas moins utile oui

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai relu ton billet après lecture et je me suis aussi bien retrouvée dans ce que tu écris. C'est dommage effectivement, mais en y réfléchissant, je me demande si cette distance n'était pas un peu voulue, pour donner cette impression de généralisation. J'aimerais bien mettre la main sur les auteurs et en discuter ;-) Merci en tous cas de m'avoir donné envie de lire cette bd. Une lecture un peu décevante par certains côtés mais que je ne regrette en aucun cas.

      Supprimer
  6. Si je tombe dessus en librairie ou la biblio, j'y jetterai un œil mais je ne pense pas avoir de révélation, connaissant déjà pas mal le sujet (cela dit, c'est bien que l'on parle un peu plus de Cuba d'un point de vue politique).

    Quant à la "bienveillance envers le régime cubain" qui a été soulignée en commentaire, le terme ne me choque absolument pas, bien au contraire. Derrière les mesures restrictives, on cache tout un pan de la politique internationale pas glamour du tout où chaque Etat soi-disant opposé au régime y trouve son compte (je ne développerai pas car trop long mais c'est un sujet que j'ai pas mal creusé "sur le terrain" - en France mais au contact de connaisseurs). D'où justement, un silence quasi total quant à ce pays alors que d'autres sont montrés du doigt une fois par semaine ...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pas de révélations, non, mais une petite piqure de rappel ne fait jamais de mal. Quant au reste de ton commentaire, je partage en grande partie tout ce que tu dis. J'ai travaillé plusieurs années au Conseil des droits de l'homme de l'ONU et franchement, les différences de traitement sont assez flagrantes. On rabâche jour après jour les horribles violations d'Israël, de la Corée du Nord, de l'Iran etc alors que d'autres pays au bilan peu glorieux passent entre les gouttes. Loin de moi cependant l'idée de légitimer les actions des pays cités ci-dessus...

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante

Blog-anniversaire: 8 ans déjà!

Petites envies de la rentrée littéraire 2016