samedi 17 mars 2012

Lady Susan de Jane Austen


Pour ceux qui aiment: Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos

Lady Susan, une jeune veuve aussi belle que manipulatrice, est obligée de se réfugier chez son beau-frère, Charles Vernon, pour échapper à un nouveau scandale. Devancée par une réputation de briseuse de mariage, Lady Susan est accueillie avec beaucoup de circonspection par sa belle soeur, Catherine Vernon. L'inquiétude de cette dernière va encore s'accroitre quand son frère, Reginald de Courcy, semble peu à peu succomber aux charmes de Lady Susan. 

Lady Susan est un court roman épistolaire qui sera donc ma première lecture austenienne. Et oui, j'ai vu de nombreuses adaptations de ses romans, lu des centaines de billets sur vos blogs, au point même d'avoir l'impression de tout connaître de son oeuvre ;-), mais je n'avais encore jamais jusqu'ici lu un roman de Jane Austen. 

Je sais que cette oeuvre de jeunesse a parfois déçu les janéites. J'ai pour ma part beaucoup aimé ce petit roman, que j'ai trouvé plus piquant que les autres intrigues de Jane (ou du moins ce que j'en sais, contredisez moi sans hésiter). Alors oui, il est difficile de s'identifier à Lady Susan qui est un vrai dragon sans aucun remords pour les coeurs qu'elle déchire sur son passage, ou à Catherine Vernon qui ressemble vraiment à une concierge commentant tous les faits et gestes de sa belle-soeur, cachée derrière les rideaux d'une fenêtre, ou même à Frederica à la volonté aussi développée que celle d'un poisson rouge. Difficile également d'être charmée par Reginald, qui change d'avis comme de chemise (quoiqu'à cette époque, l'expression avait probablement moins de sens). On est bien loin des personnages forts, charismatiques et attachants à la Lizzie, Darcy ou Elinor. 

Mais justement, j'ai aimé découvrir les petites manigances de Lady Susan et les lettres désespérées de Catherine. Ca doit être mon petit côté sadique (rire!). J'ai trouvé intéressant de voir que Jane Austen jeune semblait avoir un avis plus désabusé de la vie et une vue beaucoup moins fleur bleue. Alors je ne vais pas sur-analyser cette centaine de pages, je laisse cela aux spécialistes en la matière, mais une fois encore, Lady Susan fut pour moi une sympathique découverte, éloignée de l'image que je m'étais faite de l'auteure. 

Un court roman épistolaire, oeuvre de jeunesse de Jane Austen au ton caustique, pour découvrir Jane autrement. Et maintenant que le premier pas est fait, je découvrirai volontier dans les prochains mois les autres romans de cet auteur si cher à la blogosphère.

Une veuve spirituelle et jolie, mais sans un sou, trouve refuge chez son beau-frère, un riche banquier. Est-elle dénuée de scrupules, prête à tout pour faire un beau mariage, ou juste une coquette qui veut s'amuser ? Le jeune Reginald risque de payer cher la réponse à cette question... Grande dame du roman anglais, Jane Austen trace le portrait très spirituel d'une aventurière, dans la lignée des personnages d'Orgueil et préjugé et de Raison et sentiments.

Lu originellement dans le cadre du Blogoclub pour lequel j'ai beaucoup, beaucoup de retard. 


Pour la petite histoire, Lady Susan est également le premier livre lu sur mon kindle, et je dois dire que je suis vraiment satisfaite de l'expérience. Confort de lecture au top et super pratique à transporter dans mon sac (bon vous allez me dire, ce n'est pas Lady Susan qui allait m'arracher l'épaule). La barre de progrès ne remplace pas le plaisir d'avancer dans un livre et il est parfois frustrant de ne pas pouvoir feuilleter les pages pour retrouver un passage, mais dans l'ensemble, la lecture kindle représente un très bon complément à l'objet papier. 

AUSTEN Jane, Lady Susan, ebook
AUSTEN Jane, Lady Susan, ed. Gallimard, coll. 2 euros, 115p., traduit de l'anglais (Grande-Bretagne). Probablement écrit vers 1793-1794 et publié pour la première fois en 1871.

samedi 10 mars 2012

Le théorème de Kropst d'Emmanuel Arnaud


Pour: les fans de Rastignac

Laurent Kropst est élève en première année de maths sup au lycée Louis-le-Grand. Sa vie se résume aux devoirs de physique et au classement général, dont son avenir d'étudiant en école polytechnique dépend. Enfermé dans ce microcosme, la vie en dehors du lycée n'a plus d'importance; jusqu'au jour ou Laurent fait la connaissance de Mélanie et Claudia, deux khâgneuses, des élèves de préparatoire littéraire. A leur contact, Laurent va découvrir un nouveau monde, où le respect s'obtient par les bons mots plutôt que par la bonne formule mathématique. Il réalise aussi que son intuition pourrait bien l'aider à atteindre les échelons supérieurs de la hiérarchie sociale plus rapidement qu'il ne l'avait espéré. 

Tout d'abord, je vais rassurer tous ceux qui sont à deux doigts de zapper ce livre à la seule évocation du mot "théorème" dans le titre. Oui, l'intrigue se passe dans une classe de maths sup, mais le sujet central de ce livre est ailleurs et les quelques démonstrations et raisonnements mathématiques sont tout à fait digestes même pour les plus traumatisés des fonctions et autres intégrales. 

Bien plus que les polynômes de Bernoulli, Le théorème de Kropst nous fait découvrir le quotidien d'une classe de matheux, dont la seule ambition est d'intégrer les grandes écoles polytechniques et d'ainsi atteindre les élites "ingénieuses" de France. J'ai trouvé amusant mais aussi pathétique de découvrir la compétition féroce que se livrent les élèves de la classe de Frazenberg. Il faut dire que le concept des "Grandes Ecoles" est relativement inexistant en Suisse et j'ai donc parfois peiné à comprendre l'importance que cela a en France. Difficile également de déceler où l'auteur se place: est-ce de l'ironie sur ces ados de 18 ans qui considèrent que leur future réussite sociale dépend entièrement d'un devoir de physique ou, au contraire, soutient-il le désir intense de Laurent d'atteindre les élites sociales par tous les moyens?

J'ai ainsi éprouvé un petit malaise à la lecture de ce livre. Que voulez-vous, je trouve l'idée de ces fabriques à élites plutôt stupide, mais le quotidien et l'ambiance de ces écoles sont probablement très similaires à la description qu'Emmanuel Arnaud en fait. Le mélange entre littérature proustienne, cours de physique et déboires d'adolescents est également judicieux et le tout se lit très bien. 

Un bon premier roman avec un thème original mais une intrigue peut-être un peu légère. Un auteur que je suivrai avec plaisir; je serais par exemple curieuse de voir si Emmanuel Arnaud nous emmènera, la prochaine fois, dans un univers qui lui est peut-être moins familier. 

Laurent Kropst est élève en maths sup au lycée Louis-le-Grand. Il doute qu’il existe un monde en dehors des colles de maths, des devoirs de physique et des blagues vaseuses de ses petits camarades. Au-delà de la dixième place au classement général, il ne connaît plus personne. C'est sa vie, son train-train, son sacerdoce. Jusqu’au jour où il prend une tôle monumentale en mathématiques. Pour lui, c’est la fin du monde : l’opprobre, la descente aux enfers au classement général et, surtout l'exclusion, la relégation dans un lycée de seconde zone à la fin de l’année. Il découvre alors qu’on peut changer son destin avec quelques mots et beaucoup de mauvaise foi. 
Dans la foulée, il rencontre les filles du lycée, des élèves d’hypokhâgne, elles lui font découvrir l’autre moitié du monde. Lui qui ne jurait que par les polynômes de Bernoulli se met à lire Proust et à causer Baudelaire à la cantine. Il se rend compte que s'échiner sur des théorèmes n'est pas la seule façon de parvenir à ses fins; l’ascenseur social emprunte d’autres voies, qui ne sont pas toutes très nettes peut-être, mais qui sont quelques fois bien plus rapides. Quand on n’est pas issu du sérail, on se doit d'être prêt à tout. 
Dans un style alerte et ironique, Emmanuel Arnaud nous livre ici un tableau générationnel, mais aussi une plongée singulière dans les méandres du raisonnement mathématique: son roman est une ode à l’intuition, qui réconcilie la science et la littérature.

Emmanuel Arnaud est né en 1979, il a fréquenté les grandes écoles. Il vit à Paris et a publié des ouvrages pour la jeunesse. Le Théorème de Kropst est son premier roman. 

Je remercie Babelio et les édtions Métailié pour la découverte de ce jeune auteur. 

ARNAUD Emmanuel, Le théorème de Kropst, ed. Métailié, janvier 2012, 144p. 

jeudi 1 mars 2012

Der Besuch der alten Dame (La visite de la vieille dame) de Friedrich Dürrenmatt

Quand Claire Zachanassian revient à Güllen, son village natal, tous les habitants se préparent à l'accueillir. Il faut dire que depuis son départ, 45 ans plus tôt, Claire est devenue la veuve d'un milliardaire et les Güllener voit dans la visite de cet "enfant du pays" l'opportunité de remplir les caisses de la ville, désespérément vides. Leurs espoirs sont cependant très vite contrariés par la proposition de Claire Zachanassian: cette dernière promet de donner 1 milliard à la ville si quelqu'un assassine Ill, son petit-ami de l'époque, aujourd'hui épicier du village. 

Der Besuch der alten Dame est une pièce de théâtre en trois actes, écrite en 1955 et jouée pour la première fois en 1956. Cette pièce s'inscrit très bien dans l'oeuvre de l'auteur suisse-allemand Dürrenmatt qui utilise ici une intrigue absurde pour faire passer un message très cynique et pessimiste sur notre société. Dürrenmatt nous fait découvrir les réactions des Güllener, du maire au pasteur, suite à la proposition totalement immorale de Claire Zachanassian. On retrouve également le thème de la Justice, si cher à l'auteur. 

J'ai pris beaucoup de plaisir à retrouver Dürrenmatt. Cependant, Der Besuch der alten Dame ne deviendra probablement pas mon oeuvre préférée de cet auteur, que j'affectionne plutôt dans le registre du polar. Vous le savez peut-être, mais moi et l'absurde, ça fait généralement deux et j'ai trouvé ici les personnages très caricaturaux: par exemple, Claire est rafistolée avec des prothèses et entourée d'eunuques et d'une panthère. En comparaison, ce côté absurde m'avait moins gênée dans Die Physiker qui se passait dans un asile de fous, un contexte plus propice pour que mon cerveau cartésien lâche un peu du leste. Ceci mis à part, j'ai aimé découvrir les vues de Dürrenmatt sur notre société vénale et égoïste, où l'argent passe avant l'amitié.

Une tragi-comédie avec un texte original et une belle réflexion, dans une pièce à l'apparence simple et absurde. Le décalage entre cette morale très sombre et pessimiste et ce décors fleuri et exubérant est plutôt déroutant et surprenant. Cette lecture m'a en tous cas donné très envie de découvrir une adaptation de cette pièce aux thèmes finalement transposables à tous les contextes. 

Quelqu'un a-t-il d'ailleurs vu l'adaptation La Rancune (1964) avec Ingrid Bergman ou une autre adaptation?

Reisenden, die ihren Weg über di Strecke Kalberstadt-Kaffigen nehmen, wird hiermit dringend empfohlen, in Güllen nicht auszusteigen. Das Güllener Wirtschaftswunder mit seinem kulturellen Aufschwung und seinem ganzen Wohlstand beruht auf einem Mord, verübt von den Einwohnern des freundlichen Städtchens an ihrem 65jährigen Mitbürger Alfred Ill, welcher nicht besser und nicht schlechter war als sie. Er hatte nur das Pech, vierzig Jahre zuvor an eine junge Güllnerin namens Kläri Wäscher zu geraten, die nachmals, von ihm geschwängert und sitzen-gelassen, in die Welt hinausging und dort zur Multimillionärin Claire Zachanassian wurde. Als solche erscheint sie jetzt wieder in Güllen und wünscht, dass Alfred Ill getötet werde...

Une fois encore, n'hésitez pas à lire cet auteur aux styles si variés. 

DÜRRENMATT Friedrich, Der Besuch der alten Dame, ed. Diogenes Verlag, 1989, 152p., écrite en 1955. 
DÜRRENMATT Friedrich, La visite de la vieille dame, ed. Livre de Poche, 1988, 159p. 

mardi 21 février 2012

La Guerre d'Algérie d'Yves Courrière et Philippe Monnier (DVD)


Pour: tout le monde; on entend si peu parler de cette période de l'histoire

A l'occasion de la commémoration, le 19 mars 2012, des 50 ans de la fin de la guerre d'Algérie, les éditions Montparnasse ont décidé de rééditer ce documentaire, réalisé en 1972 par Yves Courrière et Philippe Monnier. La Guerre d'Algérie revient ainsi sur les grandes dates et événements de ce conflit, des premières attaques de novembre 1954 à l'indépendance de l'Algérie en juillet 1962. A l'époque de sa sortie, ce documentaire avait fait sensation et était considéré comme le premier récit objectif et égalitaire sur cette guerre qui a tant divisé l'opinion publique.

Commençons par un aveu: malgré une passion pour l'histoire contemporaine et particulièrement l'histoire des conflits (et oui, chacun ses intérêts bizarres, que voulez-vous, je trouve passionnant de comprendre comment on en arrive à commettre de telles folies), je suis une vraie nouille quand il s'agit de la guerre d'Algérie. J'ai donc sauté sur l'occasion de découvrir ce DVD, espérant reboucher un peu ces lacunes. 

J'ai tout d'abord eu des difficultés à entrer dans le film. Une fois encore, La Guerre d'Algérie date des années 70, et force est de constater que le documentaire historique a beaucoup évolué depuis. Yves Courrière et Philippe Monnier offrent très peu d'explications aux images et on débute directement avec les premières attaques de 1954, sans réelle mise en contexte. J'ai même parfois eu de la peine à identifier les intervenants vu que leur nom n'est pas toujours mentionné ou affiché. Alors bien sûr, en 1972, ces faits étaient encore frais et les personnages connus, mais en 2012, pour une suissesse née plus de 20 ans après la fin de cette guerre, tout cela parait moins évident. 

Heureusement, après quelques recherches annexes et un petit effort de concentration, j'ai éteint ma télévision avec l'impression d'avoir enfin des éléments de compréhension, une chronologie et surtout des images à mettre sur ce conflit. Yves Courrière et Philippe Monnier ont réuni une belle collection d'archives, provenant des différentes parties au conflit. Dans l'interview d'Yves Courrière, inclus dans le DVD, on apprend que le manque de contexte qui m'a gênée était en partie un choix délibéré: le but était de limiter l'interprétation historique et les commentaires subjectifs pour ne privilégier que les images et les mots prononcés à l'époque. Une approche que je comprends au final, si on se replace dans les années 70, encore très marquées par les tabous de l'époque. 

En plus du film La Guerre d'Algérie, cette nouvelle édition comprend également quatre entretiens avec des historiens spécialistes de la guerre d'Algérie (Benjamin Stora et Georges Fleury) et les militants Raoul Girardet (OAS) et Pierre Vidal-Naquet (Comité Audin). C'est cependant le documentaire de Jean-Charles Deniau sur le sort des Harkis, ces algériens musulmans engagés aux côtés de la France, qui m'a le plus touchée. J'ai trouvé le choix d'adopter le point de vue des enfants des Harkis et de traiter l'influence qu'a eu l'engagement de leurs parents sur la construction de leur identité vraiment judicieux et émouvant.

Un DVD complet offrant 2h30 d'images d'archives qui donnent un très bon aperçu des événements principaux de la guerre d'Algérie mais peu d'analyse ou d'interprétation. On en ressort des images et des ambiances de l'époque pleines la tête, et avide d'aller plus loin (pourquoi pas avec le livre d'Yves Courrière qui a précédé ce film). De très bons bonus également, dont le documentaire de 52 min sur les Harkis, plus "moderne" dans sa construction, et qui justifie en lui-même de s'intéresser de plus près à ce DVD. 

Depuis les premières attaques de novembre 1954 à l'indépendance de l'Algérie en 1962, ce film raconte et décrypte le conflit algérien dans la plus stricte vérité historique. Les auteurs se sont attachés à comprendre les différentes parties de ce conflit: insurgés, Pieds Noirs, militaires de carrière et appelés du contingent, Harkis et les populations civiles. Avec des témoignages et des archives issues des deux camps, ce film permet d'effacer les passions pur laisser place à l'Histoire. 

Après avoir été le plus jeune Lauréat du Prix Albert Londres pour son travail en Algérie, Yves Courrière réalise avec Philippe Monnier le film documentaire de référence sur la guerre d'Algérie, un film pour regarder l'Histoire en face. 

Je remercie les éditions Montparnasse pour l'envoi de ce DVD et Sarah pour sa patience. 

COURRIERE Yves et MONNIER Philippe, La Guerre d'Algérie, produit par Jacques Perrin et Jacques Barratier, raconté par Bruno Cremer, éditions Montparnasse, janvier 2012, 5h07. 

samedi 11 février 2012

Les Voleurs de Manhattan d'Adam Langer

Pour ceux qui aiment: Survivre avec les loups de Misha Defonseca ;-)

Que faire quand on est un jeune auteur new-yorkais avec un certain talent mais qu'on écrit des nouvelles plates, inspirées d'une vie tout aussi peu trépidante? Résigné, Ian Minot travaille dans un café en assistant avec envie au succès de sa petite amie roumaine, auteur d'un récit autobiographique bouleversant que les éditeurs s'arrachent. Quand un homme mystérieux lui propose de participer à une énorme arnaque littéraire pour se faire un nom dans le milieu, Ian Minot va devoir choisir entre un futur d'auteur à succès et son intégrité d'écrivain. Et si au final, l'"arnaqué" n'était pas celui que l'on pensait?

Adam Langer emmène son lecteur dans les coulisses de l'édition new-yorkaise et je dois dire que ce n'est pas beau à voir: la fausse auto-biographie de Blade Markham, un bad boy qui ponctue toutes ses phrases d'un "yo" est numéro 1 des ventes et les éditeurs préfèrent publier des livres de régime et biographies de célébrités de seconde zone plutôt que le roman d'un jeune auteur, jugé trop risqué pour un trop faible tirage. Déprimant vous dites? Et pourtant, j'ai adoré plonger dans ce milieu de requins, découvrir l'envers du décors peuplé d'agents littéraires odieux et de journalistes crédules, où les droits d'édition se négocient aux enchères et où les critiques littéraires s'écrivent entre amis autour d'un verre. 

Les Voleurs de Manhattan est également bourré de références littéraires qui enchanteront tous les amoureux de livres, des noms d'auteurs détournés en noms communs, aux indices inspirés de la classification Dewey. J'ai beaucoup aimé ces petits clins d'oeils et j'ai même regretté de ne pas connaître suffisamment la scène littéraire new-yorkaise car je pense avoir loupé plusieurs similitudes amusantes. 

Difficile de vous en dire plus sur ce livre sans en dire trop sur l'intrigue. Sachez que j'ai vraiment beaucoup aimé ce roman d'Adam Langer. Un récit mêlant amour de la littérature, milieu de l'édition et aventures avec un joli sens de la dérision et une bonne dose de cynisme. Une belle anthologie des scandales de la littérature à travers un roman léger et jouissif. N'hésitez plus!

Jusqu'où un jeune auteur ira-t-il pour être publié ? Fatigué d'être le laissé-pour-compte des soirées littéraires new-yorkaises, rêvant de la rencontre qui lancerait enfin sa carrière, Ian Minot est prêt à renoncer à tous ses principes. "Pour publier, il faut d'abord être connu", lui annonce Roth, ex-éditeur désabusé qui l'entraîne dans une arnaque littéraire de haute volée. A quatre mains, ils deviennent les auteurs d'une pseudo-autobiographie où il est question de bibliothèque incendiée, de voleurs de manuscrits rares et de l'unique exemplaire du Dit du Genji. Mais jamais Ian n'aurait pu imaginer que s'approprier ce récit le ferait plonger dans un monde où faux-semblants et vrais voyous le transformeraient en héros de série noire. 
Les Voleurs de Manhattan est un véritable page turner où fiction et réalité s'entremêlent. Adam Langer livre le portrait plein d'esprit d'une société superficielle et d'un monde décadent d'éditeurs qui ne savent plus à quel auteur se vouer.

Adam Langer est né en 1967 à Chicago. Ancien journaliste et directeur de théâtre, il est l'auteur de plusieurs pièces et de cinq livres. Publié en 2010 aux Etats-Unis, Les Voleurs de Manhattan est son quatrième roman. Il vit aujourd'hui à New York.

Un grand merci à News Book et aux éditions Gallmeister pour l'envoi de ce livre. 

LANGER Adam, Les Voleurs de Manhattan, ed. Gallmeister, coll. Americana, février 2012, 253p., traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski
LANGER Adam, The Thieves of Manhattan, ed. Spieger and Grau, juillet 2010, 259p. 

P.S. Argh mais pourquoi un des chapitres est nommé d'après le roman d'Aron Ralston? Adam Langer sait-il quelque chose que j'ignore?

vendredi 27 janvier 2012

United Colors of Crime de Richard Morgiève

Pour ceux qui aiment: Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme de Cormac McCarthy

1951: Chaim Chlebeck, fossoyeur de la mafia new-yorkaise, s'enfuit au Texas après avoir éliminé Bobby 5 As, un mafiosi d'un clan adverse, et emporté avec lui une mallette remplie de dollars que ce dernier transportait. La sanction survient cependant des mains de voyous mexicains, qui le laissent défiguré et à moitié mort au milieu du désert. Chaim est alors recueilli par un étrange couple formé de Dirk, un scientifique allemand exilé avant la guerre, et d'une jeune indienne borgne. 

Qu'il est difficile de résumer United Colors of Crime, le dernier livre de Richard Morgiève. Comment rendre compte de cette histoire au rythme soutenu, mettant en scène une galerie de personnages aussi riche que complexe, et consistant en un mélange surprenant de genres littéraires? 

United Colors of Crime, c'est d'abord l'histoire d'une résurrection et de rédemption: Chaim, déjà "mort" une première fois pendant la guerre sur les pentes de Monte Cassino, reconverti en mafiosi new-yorkais en pleine montée du maccarthysme, puis tueur en cavale, va se voir offrir le choix d'une troisième vie, dans un décor digne d'un western. 

C'est aussi une série de personnages étonnante, entre un shérif désabusé, un infirme francophile, des espions communistes revanchards, un sorcier indien, un mafiosi sous thérapie, une momie abandonnée au milieu du désert et j'en passe. 

Un mélange détonnant donc mais qui ne tombe jamais dans la caricature ou l'absurde. Richard Morgiève décrit aussi bien la condition indienne dans une Amérique triomphante mais corrompue et l'opposition entre ville et désert, deux mondes toutefois aussi impitoyables l'un que l'autre. Une histoire de passion et de vengeance à la fois violente et sentimentale.

Enfin, United Colors of Crime c'est un style abrupte et rythmé:

"On ne comprend jamais l'histoire d'un autre, songe Chaim, on écoute en vain pour parler à son tour et n'être pas plus entendu. La vie est un conte mais qui vit l'oublie, seuls les morts se remémorent les pages les plus captivantes des fables qu'ils on illustrées." p.42

"Il était devenu un fidèle de la consommation de masse. Produire/acheter/mourir. Il collaborait comme tout le monde, pas besoin de lever la main et de dire "Heil, Hitler!" Il suffisait d'avoir un compte en banque. Plus tard, il s'était acheté une cravate chic pour se nouer à la Grande Lâcheté, être tenu en laisse par le Libre-Échange, auquel, contre de l'argent, il avait vendu son libre-arbitre." p.93

Un récit étrange et hétéroclite qu'on lit en un seul souffle. Une intrigue relativement complexe dont certains détails m'échapperont probablement au fil des mois, mais l'impression de maîtrise du récit ressentie à la lecture de ce roman restera certainement. 

1951, la guerre froide, le mccarthysme et les rouges, l'amour et la vengeance, en avoir ou pas : United Colors of Crime n'est pas une publicité pour la mafia, c'est l'histoire vraie de Chaim Chlebeck, alias Ryszard Morgiewicz. Dandy qui dégaine trop vite, Chaim se retrouve en cavale au Texas, dans un décor de western : Indiens, shérifs, voyous, tueurs maîtres-chanteurs et momie, morts en tout genre. Entre fiction et réalité, United Colors of Crime mêle aventure, amour et politique à un rythme infernal.

Déjà auteur d une trentaine de romans, dont Un petit homme de dos et Vertig (Prix Wepler 2005), Richard Morgiève s'est aperçu en 2009 qu'il avait perdu, en cours de route, son identité. En ouvrant un tiroir, il a retrouvé son acte de naissance. Il était né Morgiewicz, comme cet oncle supposé mort à Monte Cassino, qui lui a inspiré Chaim. United Colors of Crime est un voyage littéraire et romanesque vers ces origines oubliées.

Je remercie Carnets Nord pour l'envoi de ce livre et ce surprenant moment de lecture. Bravo aussi pour cette magnifique couverture. 

MORGIÈVE Richard, United Colors of Crime, ed. Carnets Nord, janvier 2012, 320p. 

lundi 23 janvier 2012

L'Aventurière des Sables de Sarah Marquis

Pour ceux qui aiment: Afrika trek d'Alexandre et Sonia Poussin ou les récits de Mike Horn

En 2002, Sarah Marquis, jeune aventurière suisse, décide de se lancer dans un tour d'Australie à pied et en solitaire. Après avoir pris le départ le jour de ses 30 ans, elle va parcourir 14'000 kilomètres en un peu plus de 17 mois, affrontant des conditions extrêmes: des déserts où les températures s'élèvent à plus de 50 degrés, aux nuits froides; de la sécheresse qui rend l'accès à l'eau incertain, aux tempêtes et orages soudains. 

Sarah Marquis jouit d'une certaine notoriété en Suisse et cette aventure australienne en est probablement à l'origine. J'ai suivi de loin ses différentes aventures, à travers les articles de presse et son blog, et quand une amie m'a proposé le livre, ma curiosité a pris le dessus. 

Commençons par quelques bémols: il y a pour moi une grande différence entres ce genre de récit d'aventuriers et les textes d'auteurs-voyageurs que j'affectionne beaucoup. L'aventure de Sarah Marquis est sans conteste admirable, mais la forme de ce récit est plus "orale" que littéraire. Au final, ce livre est une suite d'anecdotes, sans réel style, sans construction, comme si Sarah était assise en face de vous et vous racontait son périple. Sarah Marquis est avant tout une aventurière et j'ai ressenti ce livre comme une obligation pour elle, une source essentielle de revenus et de publicité, dont elle pourrait aisément se passer. Ma foi, tout le monde n'a pas une âme d'écrivain... 

Mise à part ceci, le récit de l'aventurière des sables m'a impressionnée. En partant à travers les déserts les plus isolés d'Australie, Sarah Marquis a dû repousser ses limites physiques et mentales. Le lecteur devient spectateur de sa lutte pour la survie, assistant à ses parties de chasse au lézard et à ses rencontres parfois surprenantes faites au long du parcours. Malheureusement, le manque de descriptions empêche souvent le lecteur de vraiment cheminer avec Sarah Marquis ou de s'identifier à elle. Sarah est avare de mots pour décrire ce qui l'entoure, dans cette aventure solitaire qui même a posteriori semble ne pas pouvoir être partagée. 

J'avoue également que certaines remarques de l'auteur sur les Australiens blancs peu recommandables comparés aux aborigènes si purs et respectueux m'ont agacée. Heureusement, la rencontre avec D'Joe, la boule de poils canine secourue en chemin m'a fait craquer. Quelques passages me sont d'ailleurs parus très familiers:

"En ce qui concerne la première nuit, il la passe accroché à un arbre proche de ma tente. La deuxième, je lui prends par mégarde la tête dans le fermeture éclair... il en a déjà repéré le confort intérieur. Puis la nuit suivant, il est indélogeable du fond de ma tente où il a élu domicile, bien avant que j'aie eu le temps de voir son petit manège. C'est ainsi qu'il passe le reste de ses nuits australiennes collé à moi; à mes pieds au début de la nuit puis, durant celle-ci, il gagne du terrain et remonte méticuleusement jusqu'à atteindre le sommet de ses espérances... Juste avant les premières lueurs du jour, je le retrouve à côté de moi, la tête tout près de mon visage à me lécher le bout du nez." p.198

Enfin, j'ai trouvé la fin étrange, presque bâclée. Tout s'accélère, comme si l'épuisement physique ne permettait pas à Sarah de se remémorer ces derniers mois afin d'achever son récit. La dernière étape du périple est ainsi complètement survolée. 

Plusieurs petits bémols pour ce récit au niveau "littéraire", mais la performance demeure. Une aventure dure et exigeante dans laquelle l'auteur peine cependant à nous embarquer. L'Aventurière des Sables reste cependant une lecture intéressante et je lirai probablement la suite des périples de Sarah Marquis, même si je préfère presque suivre ses aventures sur son blog ou en conférence. 

"Au fil des pages, entrez dans le fabuleux périple retracé par Sarah et laissez-vous charmer par les déserts australiens que l'aventurière a sillonnés pendant son voyage de 17 mois. De la première à la dernière page de son récit, elle retrace sa quête de l'absolu à la découverte de son «moi» profond. Sans jamais songer à l'abandon de sa mission, cette jeune femme vient de passer 510 jours à parcourir, seule, le continent australien. Face à l'ingratitude de Mère Nature, elle a su se montrer humble pour affronter son destin en repoussant ses limites physiques et mentales. Elle va se baser sur son expérience pour survivre... en utilisant son flair, ses astuces et ses techniques de pointes empruntées à l'armée américaine. La plupart du temps, les proies poursuivies seront plus rapides qu'elle. Par moments la nature a pitié et lui laisse manger à sa faim. Elle n'aura d'autres repères que ses précieuses cartes topographiques accompagnées de sa boussole qu'elle ne quitte jamais.Voyagez dans les méandres des son esprit et goûtez à ses réflexions face à cette immensité. De la Suisse à l'Australie, de la sécheresse aux pluies torrentielles, du plat d'insectes à la choucroute, de sa vie de femme à ses pensées altruistes, laissez- vous porter, pas à pas à travers ces contrées de sable rouge..."

Sarah Marquis parcourt en ce moment l'Asie, de la Mongolie à l'Australie. Vous pouvez suivre son périple sur son blog.  

Je remercie Quip pour le prêt de se livre. Promis, je parcours les Andes tout bientôt. 

MARQUIS Sarah, L'Aventurière des Sables, éditions du Roc, novembre 2004, 287p.