Cachez ce mot que je ne saurais voir


Vous en avez déjà sûrement entendu parler ces derniers jours, je reprends toutefois l'information car je la trouve tout simplement désolante et ridicule:

Un petit éditeur d'Alabama a fait scandale la semaine passée en annonçant avoir remplacé le mot "nègre" (nigger) par celui d'"esclave" (slave) dans sa nouvelle édition d'Huckleberry Finn de Mark Twain. L'éditeur va jusqu'à qualifier sa décision de geste de compassion, évitant ainsi à cette oeuvre "une censure préventive". L'auteur de cette nouvelle version, Dr Alan Gribben de l'Auburn University, Montgomery, a en effet remarqué que le lectorat actuel était très mal à l'aise à la lecture de cette oeuvre en raison de ces termes raciaux ("the N-word") et qu'ainsi, les écrits de Mark Twain étaient souvent supprimés des programmes scolaires.

Hum... Laissez-moi vous aider, cher lecteur, à comprendre cette logique imparable: je censure un texte majeur de la littérature américaine pour éviter qu'il ne soit censuré par la suite par d'autres institutions. Logique non? Je suis certaine que cette argumentation serait reprise avec plaisir par de nombreux régimes à travers le monde...

Le plus absurde dans cette histoire, c'est que le livre de Twain est en quelque sorte un pamphlet antidiscriminatoire qui met en scène un homme raciste se remettant en question et changeant peu à peu ses conceptions grâce à Jim, un esclave noir en fuite. Quoiqu'il en soit, je trouve absolument choquant de modifier des oeuvres qu'elles soient littéraires ou artistiques, pour la simple raison qu'elles nous mettent mal à l'aise. N'est-ce d'ailleurs pas le but de la grande littérature, nous pousser à nous questionner? Offrir un reflet de la société, qui bien sûr évolue avec le temps? La compréhension du contexte d'une oeuvre n'est-elle pas cruciale pour le développement du sens critique des étudiants? Si nous commençons à modifier les oeuvres passées pour les adapter à notre société lisse et insipide, où nous arrêterons-nous? Après le cigare de Churchill, "Les dix petits Indiens" d'Agatha Christie, la censure du film The Dam Busters, verrons-nous toutes les oeuvres passées remastérisées aux goûts de notre époque? Allez, je propose pour commencer d'effacer toutes les représentations misogynes de la femme qui perturbent ma vie de lectrice. Il y a du boulot!

Le pire dans cette histoire, c'est que cette maison d'édition, qui se définit comme une "risk-taking, socially conscious publisher" a pour but de publier des oeuvres "which enhances our understanding of who we are and which asks us to stretch in our understanding of others" (qui améliorent la connaissance de qui nous sommes et qui nous poussent à dépasser notre connaissance des autres"). C'est en tous cas un joli coup de pub qu'elle s'est offert ici avec cette polémique qui a traversé les frontières.

Je ne vais pas plus m'étendre sur ce sujet déjà largement commenté. Je voulais quand même vous proposer ici plusieurs liens si vous voulez pousser plus loin:

- Un joli clin d'oeil du dessinateur Beeler, publié dans The Washington Examiner et repris par le Courrier International.

- Le site de l'éditeur, pas mécontent de son effet d'annonce ("unprecedented media coverage").

- L'article publié sur le blog La république des livres de Pierre Assouline

- L'article du New York Times (en anglais)

- L'article du Guardian (en anglais)

- Une liste d'oeuvres polémiques contenant le mot "nègre" qui devrait être précieuse à tous les adeptes de la censure. What's next? Full Metal Jacket? Graham Greene? (en anglais)

Allez j'inscris dès aujourd'hui dans mon programme 2011 la lecture (ou relecture) de plusieurs oeuvres de Twain, avant qu'elles ne soient censurées de ce côté de l'Atlantique. Si d'autres personnes sont tentées par une lecture commune, faites-moi signe. C'était le coup de gueule du jour, je reviens très vite avec mon billet sur Simon's Cat et promis je serai beaucoup moins en colère. Bonne journée à tous!

Commentaires

  1. Franchement, heureusement que le ridicule ne tue pas, mais c'est à pleurer cette histoire, on prend les lecteurs pour des idiots incapables de considérer un contexte?

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  2. Je rejoins totalement Keisha ! C'est faire si peu confiance aux lecteurs que de leur prémâcher le travail de réflexion et de recul par rapport au contexte dans lequel s'inscrit ce livre.

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  3. L'effet "politiquement correct" a encore frappé !!! Je déteste toute cette mentalité qui provoque des censures à tout-va, comme si personne n'était capable de réfléchir un tant soit peu par eux-mêmes et de remettre un mot dans son contexte de l'époque. Changer ce mot, c'est, pour moi, diminuer un peu la puissance de l'oeuvre en rendant moins racistes (et donc moins détestables) les personnages utilisant ce mot dans le roman !

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  4. J'ai écouté une émission à la radio qui décortiquait toute l'absurdité de la décision et sa dangerosité. Jusqu'où vont-ils tripatouiller les textes ?

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  5. Mias c'est du grand n'importe quoi !

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  6. C'est impressionnant ce qu'un éditeur (mais c'est valable pour d'autres) est capable de faire pour occuper la scène médiatique
    Désolant, à pleurer et tout ça comme dit Joëlle au nom d'un politiquement correct dont on de fout éperdument
    J'avais lu le billet de Pierre Assouline et il faut se pincer pour y croire
    Super si tu nous fais des billets sur Mark Twain :-)

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  7. Ca me rappelle quand certaines bibliothèques américaines voulaient boycotter certaines oeuvres !

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  8. Je suis bien d'accord avec toi zarline, c'est désolant. Si l'on retouche aux oeuvres anciennes sous prétexte qu'elles ne correspondent plus à notre conception du monde actuel, on va perdre toute notion d'histoire, et tout lisser. Il y a des ouvrages, comme la BD "Tintin au Congo", qui font aujourd'hui l'objet de boycott et effectivement la vision raciste des propos d'Hergé est répréhensible aujourd'hui, tandis qu'à l'époque elle est passée inaperçue. Il s'agit aujourd'hui, comme l'écrit Cynthia plus haut, de placer les ouvrages dans leur contexte, et de faire confiance aux lecteurs...et aux professeurs !!

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  9. Je trouve ça toujours très triste pour la littérature de constater qu'en 2011, certains livres souffrent toujours de censure... surtout un classique comme celui-là!
    Ce que je trouve également choquant c'est que les initiateurs de cette correction disent aussi que les jeunes lecteurs ne percevraient pas l'oeuvre dans son contexte. Il me semble que c'est sous-estimer les capacités des jeunes lecteurs et je n'aime pas ça...

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  10. @Keisha et Cynthia: Je pourrais peut-être comprendre cette décision si le livre avait été écrit de nos jours. Mais sur un classique, écrit à une époque où cette mentalité était la norme, c'est complètement absurde! L'étude d'un contexte est en plus la partie la plus intéressante selon moi dans toute analyse littéraire.

    @Joelle: Tout à fait d'accord avec toi. Bien que le mot "esclave" ne soit pas beaucoup plus positif, il manque cette notion raciale qui est primordiale pour la construction du personnage et la dénonciation du RACisme.

    @Aifelle, Irrégulière, Clara: Même incompréhension et colère de mon côté. Un précédent dangereux selon moi.

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  11. @Dominique: J'espère parler de Twain bientôt mais j'ai une belle série de pavés à finir avant ;-)

    @Manu: Je suis sûre qu'elles le font déjà, et pas qu'aux Etats-Unis. Je sais que Darwin par exemple est difficile à trouver dans certaines régions, même en bibliothèque.

    @Marie-Adélaïde: J'avais oublié la polémique de Tintin au Congo... Et pour les professeurs, je suis d'accord avec toi. Je trouve en fait encore plus triste que cette idée vienne d'un professeur d'université, apparemment adepte de Twain.

    @Allie: Pire encore, l'auteur de cette idée enseigne à l'université et s'adresse donc en partie à des étudiants en littérature et pas uniquement à des jeunes lecteurs.

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  12. Je suis bien sûr d'accord avec toi, et j'ajoute : depuis quand une oeuvre littéraire doit être confortable pour le lecteur et ne pas le choquer ? v'la autre chose !

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  13. Affligeant, comme l'est souvent le marketing, même s'il prétend être autre chose... S'il suffisait d'un mot pour que le monde change... enfin bref, y'aurait beaucoup à dire effectivement sur ce concept de "remastérisation"...

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  14. @Ys: Exactement! Bien sûr, je ne lis pas que des livres "choquants" mais ces derniers constituent souvent mes lectures les plus marquantes. Ca serait dommage de s'en priver...

    @Géraldine: Je n'arrive pas à savoir si l'objectif était à la base purement marketing. Mais le remastérisation des oeuvres pour les rendre moins dérangeantes est définitivement une dérive malsaine.

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  15. En effet c'est du grand n'importe quoi, ça me fait penser à Amazon (ou peut-être que je me trompe de site) qui refuse de vendre certains livres comme le Kama sutra, politiquement correct quand tu nous tiens!!
    En plus Huck est un de mes gros coup de cœur de ces dernières années...

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  16. @Loula: Modifier un texte est encore pire selon moi que de refuser de le vendre. Et pour Huck, j'espère le lire cette année.

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  17. On ne peut plus dire aujourd'hui ce que l'on disait il y a quelques années. Tout est prétexte à interprétation : si même les œuvres littéraires doivent être reprises pour passer par le filtre du bien pensant actuel, je me demande où l'on va. et que dire du livre de Dany Laferrière : Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer ?

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  18. Eh bien, je n'étais pas au courant, j'en reste pantoise.

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  19. Je trouve ça très américain cette hypocrisie, encore qu'on ne soit pas à l'abri. J'avais déjà lu cette info sur un autre blog et je redis ce que je disais alors: vouloir effacer et oublier les erreurs du passé est le meilleur moyen de les reproduire!

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  20. @Yv: Un titre qui interpelle, c'est sûr. Je pense que Dany Laferrière peut se le permettre, étant noir, même si je ne suis pas 100% pour l'utilisation de nos jours du mot "nègre", un terme quand même violent, sensible et chargé d'histoire. Par contre, l'effacer d'un texte ancien, c'est un peu modifier l'Histoire, et je trouve ça grave!

    @Alex: En espérant que cela reste l'idée d'un unique et petit éditeur...

    @Alice: Tout à fait d'accord avec ta dernière phrase. Par contre, ce n'est pas si américain que ça, comme le rappelle Marie-Adélaïde, on a aussi eu notre polémique sur Tintin au Congo.

    @La Pyrénéenne: On est d'accord!

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  21. Je trouve ça particulièrement triste de voir que la censure n'est pas encore terminée, surtout pour un classique du genre. Tant qu'à ça, on va enlever le mot "nègre" de GWTW? C'est ridicule parce que ça enlève une partie du contexte social et historique et donc, c'est moins réaliste. C'est vraiment prendre les lecteurs pour des cons qui ne savent pas faire la part des choses. Il me semble que pour les lecteurs moins avertis, une note aurait suffi, non?

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  22. @Karine:): GWTW, c'est bien Gone with the Wind (juste pour ma culture perso ;-))? Tout à fait d'accord avec toi. Par contre, mettre une note, ça serait bizarre non? Au lieu de publier cette stupide version, l'éditeur ferait mieux d'investir dans une bonne postface expliquant le contexte culturel de l'époque et le pourquoi de l'utilisation de ce mot.

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  23. le PC a encore frappé !
    et une maison d'éditions qui se fait de la pub !

    (bon, dans le genre, il y a aussi les Belges qui ont modifié les paroles de "La Brabançonne"...)

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  24. @Lystig: Ah bon, ils ont modifié quoi dans la Brabançonne? Récemment?

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  25. Cela ne devrait pas être autorisé de « retoucher » des oeuvres qu'elles soient littéraires ou artistiques !!! On ne devrait même pas y penser, elles font partie du patrimoine !

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  26. @Catherine: Tout à fait d'accord. Malheureusement, c'est de plus en plus commun. Cependant, certaines retouches sont "appréciées", comme la dernière version de Guerre et Paix amputées des trop grands bavardages de Tolstoï. Certaines modifications permettent de faire redécouvrir une oeuvre qui tomberait autrement un peu dans l'oubli... Pour ma part, je préfère quand même lire ou voir l'oeuvre originale mais au final, presque tous les textes sont retravaillés par l'éditeur. Dans ce cas-ci, je n'approuve pas la modification, car je pense qu'elle ampute le texte d'un élément important.

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  27. Cette histoire m'a beaucoup énervé la semaine dernière!!! Tu as bien exprimé les choses, pour moi gommer cela c'est risquer que les choses se répètent. Garder les traces du passé en expliquant le contexte est très important pour une évolution des évènements, des mentalités...

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  28. Tout à fait d'accord avec mes prédécesseurs. Une partie de ma famille descend d'esclaves et ça ne me choque pas de voir le mot nègre dans un livre; on sait faire la part des choses.
    Si ça ne plaît pas à l'éditeur, qu'il ne le publie pas mais qu'il n'arrange pas à sa sauce !
    Dans le même genre j'ai entendu dire que dans les E-Books les insultes et autres gros mots étaient censurés, il n'y aurait que des *** ! Si cela s'avère exact, c'est bien stupide.

    J'ai cherché un Twain à la librairie mais à part un petit recueil, rien; un Tom Sawyer ou un Huckleberry me tente beaucoup pourtant.

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  29. @Sabbio: Surtout que c'est le reflet fidèle de la culture de l'époque ET un réquisitoire contre la discrimination...

    @Calliope: C'est intéressant d'avoir ton point de vue. Je crois cependant que la société américaine est plus sensible sur la question. Pour les E-books, je crois avoir lu ça aussi. Ca me rappelle d'ailleurs quand Lily Allen avait chanté sa chanson "Fuck you" au British Music Awards (je crois) et où tous les "fuck" étaient remplacés par des bips. Totalement ridicule! Si tu trouves Twain et qu'une lecture commune (de préférence d'Huckleberry) te tente, fais-moi signe ;-)

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