jeudi 30 octobre 2014

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants de Mathias Enard (Livre audio)

Pour ceux qui aiment: Pietra Viva de Leonor de Recondo

En 1506, alors en mauvais termes avec le pape Jules II, Michel-Ange décide d'accepter l'invitation du sultan Bajazet. Ce dernier propose en effet à l'artiste de dessiner un pont grandiose sur la Corne d'Or, un ouvrage qui devrait changer à jamais le visage de Constantinople.

Parle-leur de batailles... est donc le récit de ces quelques mois très hypothétiques qu'aurait passé Michel-Ange dans l'empire ottoman. Mathias Enard ressuscite pour le lecteur l'énorme génie, qui nous semble aujourd'hui si lointain. Il en fait un homme, perclus de doutes et rongé par ses désirs; un homme chassé de la cour papale, déboussolé par la vie ottomane, encore loin de l'artiste adulé qui peindra la chapelle Sixtine. Un être pas forcément sympathique donc, mais tellement plus humain.   

Enard réussit probablement un portrait plus réaliste que beaucoup de biographes qui se sont consacrés au monument de l'histoire de l'art qu'est Michel-Ange. J'ai ainsi aimé découvrir un Michel-Ange jaloux de Leonardo Da Vinci, mais persuadé de pouvoir surpasser son ainé. J'ai également apprécié que l'auteur laisse planer une part de mystère sur, par exemple, la sexualité de Michel-Ange. Il aurait été facile d'exploiter plus à fond ce point mais, bien que central, cet aspect est traité tout en retenue et en ambiguïté. D'ailleurs, homme ou femme la danseuse andalouse?

En se concentrant sur cet épisode probablement non-réel de la vie de Michel-Ange (il y a bien eu invitation, mais il est peu probable que l'artiste l'ait acceptée), Parle-leur de batailles... évite cependant toute confusion avec le genre de la biographie. On aurait pu penser que cela aurait libéré l'auteur d'un carcan de faits historiques à respecter; mais ce choix semble au final le limiter davantage dans son intrigue. Comme si en s'éloignant des faits avec cette visite à Constantinople, Enard n'avait pas voulu en rajouter dans l'extraordinaire. Loin de la vie palpitante qu'on pourrait imaginer à l'artiste, loin de l'envoûtement qu'aurait pu être l'Orient, on reste ici dans un récit lent et assez froid. À part quelques rencontres et confidences, il ne s'y passe au final pas grand-chose. Ayant écouté le livre sur plusieurs mois, cela ne m'a pas gênée; au contraire, je me souvenais au moins de ce qui se passait (presque rien donc), mais je peux imaginer qu'à la lecture, cet aspect peut sembler barbant.

Difficile au final de vous donner une appréciation de ce livre. Tout en ayant beaucoup aimé les fondements du livre et sa réflexion sur les ponts que l'on tente (encore) de jeter entre les civilisations, il m'a manqué quelque chose pour en faire une lecture marquante. Oui, Michel-Ange m'est apparu plus humain, mais il reste, même après la lecture de Parle-leur de batailles... un personnage mystérieux et éloigné. Les autres personnages du roman restent pareillement désincarnés et semblent flotter autour du récit. 

Un roman dont j'ai ainsi beaucoup aimé l'ambiance et la plume, mais qui manque un peu de corps.

Concernant le livre audio, je pense que c'est un texte qui se prête bien à ce format. Lent, poétique, plutôt contemplatif, j'ai pu apprécier les belles tournures et la plume lyrique de Mathias Enard à l'écoute. Je pense même que j'ai davantage aimé son écriture ainsi; à l'écrit, j'aurais peut-être trouvé le tout un peu ampoulé, alors qu'ici, j'ai écouté le récit de Michel-Ange, comme un beau conte, en appréciant le rythme et le vers. Petit bémol toutefois pour la lecture de Thibault de Montalembert, dont j'ai trouvé la voix un peu trop languissante et rauque. Je devine que l'éditeur ait voulu conserver cette ambiance feutrée, pleine de chuchotements, mais un peu plus de souffle et d'énergie dans l'interprétation ne m'aurait pas dérangée. 

Bon point par contre pour l'entretien final éclairant avec l'auteur. 

Mai 1506, Michel Ange débarque à Constantinople. A Rome, il a laissé inachevé le tombeau que lui a commandé Jules II, au risque de s’attirer la colère de ce pape particulièrement irascible. Mais comment résister à l'invitation du Sultan Bajazet, qui veut lui confier la conception d'un pont enjambant l’estuaire du Bosphore, la Corne d'Or ? Pont entre deux rives, mais aussi entre deux mondes, deux civilisations… Une évocation fascinante et raffinée de ce moment où la Renaissance esquisse avec l'Orient byzantin un sublime rendez-vous, hélas manqué.

L’interprétation de Thibault de Montalembert épouse toutes les nuances de ce récit qui mêle fastes révolus et ambiguïtés politiques.

ENARD Mathias, Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, ed. Audiolib, mars 2011, 1 CD (MP3), durée: 3h20
ENARD Mathias, Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, ed. Actes Sud, août 2010, 153p.  

mercredi 15 octobre 2014

Man Booker Prize 2014: And the winner is...


Le Booker Prize 2014 a été annoncé hier soir. J'étais sur les starting blocks, devant la BBC, pour vous annoncer la nouvelle. Sauf que je me suis endormie devant la TV, hum hum!

En différé donc, le gagnant est:

The Narrow Road to the Deep North 
de Richard Flanagan 

L'histoire se déroule durant la deuxième guerre mondiale, dans un camp de prisonniers de guerre japonais affectés à la construction du chemin de fer traversant la jungle birmane, connu sous le nom du Death Railway. Dorrigo Evans raconte la folle passion qu'il a vécu deux ans plus tôt avec la femme de son oncle, tout en tentant de survivre et de maintenir le groupe d'hommes sous son commandement face à la maladie et aux privations extrêmes du camp.

Pour la petite histoire, le père de Flanagan a lui aussi été prisonnier en Birmanie durant la guerre. Il est malheureusement mort le jour où Flanagan a terminé le livre et n'a donc pas pu voir le succès du livre de son fils. The Narrow Road to the Deep North ne relate cependant pas l'histoire paternelle mais Flanagan, qui a tenté à plusieurs reprises d'écrire ce livre, a bien sûr bénéficié des souvenirs de son père pour rendre son histoire plus réaliste.
copyright: The Man Booker Prizes

Je dois dire que je suis très contente du choix final car c'est le livre de la sélection qui me tentait le plus. J'ai lu de très bons avis et il est très très probable que ce livre rejoigne rapidement ma PAL.Cela rassurera également tous les voix qui s'étaient élevées contre la menace de voir le Booker monopolisé par les Américains, après l'ouverture de la sélection à tous les livres publiés en langue anglaise. Après l'auteur néo-zélandaise, Eleanor Catton, l'année passée (dont je suis justement en train de lire le livre), c'est donc un Australien qui remporte le prix cette année. Gare à l'hégémonie du Pacifique ;-)!

Et vous, tentés?


mardi 14 octobre 2014

Blog-anniversaire: Et de 6!

Ce blog a aujourd'hui six ans et bon, comme à chaque blog-anniversaire, je ne peux m'empêcher de me poser des questions, sur ma motivation, sur ce que je retire de ce petit espace. Surtout que depuis quelques mois, plusieurs de mes blogs favoris ont fermé ou sont en pause. Je pense par exemple à Manu, Theoma, ICB, etc., tous des blogs que je suis depuis des années, depuis même mes premiers pas sur la blogo. C'est comme si des voisins qu'on aimait beaucoup déménageaient...

Mais de nouveaux blogs de lecture apparaissent aussi et je découvre également, depuis quelques temps, d'autres horizons. Je passe plus de temps sur les blogs mode, ceux tournés plus vers l'actualité et la politique, ou les voyages. Je découvre toujours des livres, des destinations, des articles qui me passionnent et me donnent envie, et j'aime toujours autant partager mes propres coups de coeur. 

Même si mes visites chez vous et les nouveaux billets sur ces pages se font parfois rares, manque de temps  oblige, je reste accro à ces échanges et c'est donc avec plaisir que je rempile pour cette sixième année.

Comme chaque année, voici le top 10 des billets les plus lus au cours des 12 derniers mois:
 
1. Maus d'Art Spiegelman (1er en 2013)
2. Peer Gynt d'Henrik Ibsen (3) 
3. Allah n'est pas obligé d'Ahmadou Kourouma (4)
4. La Promesse de l'aube de Romain Gary (2)
5. Les trois mousquetaires d'Alexandre Dumas (-)
6. Loving Frank de Nancy Horan (5)
7. The Great Gatsby de F. Scott Fitzgerald (10) 
8. L'Aventurière des Sables, de Sarah Marquis (-)
9. Enfant 44 de Tom Rob Smith (6) 
10. Immortels de Nasser Djemaï au théâtre (-)

Un classement très classique donc avec peu de nouveautés, mais un billet très suisse avec Sarah Marquis et un billet de théâtre. Les premières parutions datant de 2012-2013 arrivent avec La vérité sur l'affaire Harry Quebert de Joël Dicker (11), Wolf Hall (Le Conseiller) d'Hilary Mantel (13), et Adieu, Torero d'Olivier Deck (16).  
 
Bon, j'arrête de vous barber avec des chiffres. Merci encore à tous pour vos visites, vos commentaires et nos échanges qui m'apportent toujours autant de plaisir. C'est reparti pour une année!

lundi 13 octobre 2014

Vongozero de Yana Vagner

Pour ceux qui aiment: La route de Cormac McCarthy

Après quelques semaines de blocus complet autour de la ville de Moscou, Anna et sa famille réalisent que l'épidémie qui a ravagé la capitale russe est maintenant à leur porte. Depuis leur banlieue moscovite, ils prennent en effet conscience que les barrages maintenant la quarantaine autour de la ville contaminée vont bientôt disparaître et que les derniers survivants tenteront par tous les moyens possibles de quitter la ville mourante. 

Anna et son mari Sergueï, rejoints très vite par un petit groupe de voisins et d'amis, se préparent ainsi à la fuite, avec pour destination Vongozero, une ville de l'extrême nord de la Russie. Dans une traversée désespérée du pays, poursuivis par l'avancée de l'épidémie et l'anarchie qui gagne très vite toute la région, ils vont devoir faire face à la violence d'hommes qui n'ont plus rien à perdre.

Premier roman de l'auteur russo-tchèque, Yana Vagner, Vongozero est un récit apocalyptique très (trop?) réaliste. Jugez par vous-même: un virus inconnu, extrêmement contagieux, qui tue à la vitesse grand V mais de manière plutôt banale, en provoquant des fièvres hémorragiques. Pas de transformation en zombie ou en pestiféré fou donc, juste une sorte de grippe qui ne laisse presque aucune chance à la personne infectée. Sans être alarmiste, je dois dire qu'avec les nouvelles récentes concernant la propagation d'Ebola, j'ai parfois passé des nuits agitées après la lecture de ce livre. 

Mais ce réalisme qui fait froid dans le dos est aussi la grande force de Vongozero. Yana Vagner a choisi de se concentrer sur le début de l'épidémie et sur ce seul petit groupe de fuyards, au lieu de dépeindre un nouvel ordre plus complexe, mais aussi potentiellement plus fantasque et éloigné de notre réalité.

Le lecteur suit ici les pensées d'Anna, tiraillée entre le besoin de conserver un certain vernis social et les sentiments plus vils éveillés par la promiscuité et le chaos. La peur et l'instinct de survie sont ainsi les forces centrales qui animent les personnages de ce roman. Si aucun d'eux ne m'a paru vraiment sympathique, (à part peut-être Boris) ou particulièrement proche, on ne peut s'empêcher de s'identifier à leurs émotions et de se demander comment nous, nous aurions réagi. Aurions-nous gardé nos valeurs? Serions-nous restés des "gens biens"? Ou aurions-nous mis la vie de nos proches au-dessus de celle d'inconnus, quitte à voler, à tuer, ou à simplement détourner les yeux? Et jusqu'où est-il possible de conserver la cohésion de ce groupe aux relations tendues?

J'ai ainsi suivi l'avancée d'Anna et de ses compagnons de route à travers la taïga avec appréhension, crispée moi aussi à l'approche de villages, et cela malgré qu'Anna soit un peu gourde (et je ne parle pas de Marina) ou que Serguei soit trop mielleux et "petit chef". J'ai vraiment cru à leurs aventures qui m'ont tenue en haleine tout en long de la traversée, et cela sans trop en faire, avec même un petit côté répétitif, mais un style simple et efficace. Petit bémol toutefois pour la fin que j'ai trouvée abrupte et très peu optimiste. Ou alors Yana Vagner nous réserve une suite? 

Un sujet qui peut sembler un peu rabattu, mais un traitement réaliste et sans artifice qui s'éloigne du genre post-apocalyptique pour se concentrer sur les émotions et la dynamique d'un groupe mis face à sa survie. Une très bonne découverte!

Anna vit avec son mari et son fils dans une belle maison près de Moscou. Un virus inconnu a commencé à décimer la population. Dans la capitale en quarantaine, la plupart des habitants sont morts et les survivants – porteurs de la maladie ou pillards – risquent de déferler à tout instant. Anna et les siens décident de s’enfuir vers le nord, pour atteindre un refuge de chasse sur un lac à la frontière finlandaise : Vongozero. Bientôt vont s’agréger à leur petit groupe des voisins, un couple d’amis, l’ex-femme de Sergueï, un médecin… Le voyage sera long, le froid glacial, chaque village traversé source d’angoisse, l’approvisionnement en carburant une préoccupation constante.

D'une plume subtile, Yana Vagner happe le lecteur dès les premières pages avec ce récit d'une femme confrontée à une tension psychologique permanente et à une promiscuité subie, au coeur d'une Russie dévastée. 

Yana Vagner, née en 1973, a grandi au sein d’une famille russo-tchèque. Elle a travaillé comme interprète, animatrice radio, responsable logistique. Vongozero est son premier roman. Initialement publiée peu à peu sur le blog de l’auteur, cette histoire de survie magistrale a suscité un tel enthousiasme qu’elle a fait l’objet d’une enchère entre éditeurs. Elle a depuis été nominée au Prix National Bestseller, vendue au cinéma et traduite dans 4 pays.

Lecture faite dans le cadre de l'opération La Voie des Indés chez Libfly, que je remercie ainsi que Mirobole éditions. Je vous invite d'ailleurs à découvrir cette jeune maison d'édition, spécialisée littérature policière et littérature fantastique au catalogue vraiment original.

VAGNER Yana, Vongozero, ed. Mirobole, septembre 2014, 470p., traduit du russe par Raphaëlle Pache
VAGNER Yana, Vongozero, ed. Eksmo, 2011.

mercredi 1 octobre 2014

Terminus Allemagne d'Ursula Krechel

Pour ceux qui aiment: l'excellente mini-série allemande Generation War (vraiment saisissante!)

Trois ans après la fin de la guerre, Richard Kornitzer arrive à la gare de Lindau et retrouve sa femme, Claire, qu'il a quittée presque dix ans auparavant. Devenus presque étrangers l'un pour l'autre, Richard et Claire doivent réapprendre à vivre ensemble et reconstruire la vie aisée que le nazisme leur a volé: un emploi de juge perdu suite à la "mise à la retraite" de Richard en raison de ses origines juives; deux enfants envoyés en exil en Angleterre en 1938 qui ne (re)connaissent même plus leurs parents ou leur patrie; une nationalité allemande confisquée qu'il faut réclamer et réapprendre à aimer; dix années d'exil et d'injustices à digérer pour pouvoir aller de l'avant dans une Allemagne si pressée de faire un trait sur le passé.

Terminus Allemagne revient ainsi sur le parcours de Richard Kornitzer, de son retour d'Allemagne aux années 50, tout en évoquant également la montée du nazisme et de l'antisémitisme dans les années 30 et le parcours des exilés durant la guerre.

Vous allez peut-être me dire, "encore un livre sur la deuxième guerre mondiale"... Peut-être, mais ne renoncez pas à cette lecture pour cette raison, car l'originalité de ce roman est justement d'aborder une période, l'après-guerre, et un point de vue, les exilés allemands qui ont réussi à s'enfuir avant les grandes vagues d'arrestation, tous deux rarement traités dans la littérature.

Grâce à Ursula Krechel, j'ai ainsi découvert les difficultés de l'après-guerre pour les exilés et les survivants de la Shoah qui ont fait le choix de revenir au pays et de se battre pour être réintégrés et indemnisés, tout en faisant face aux difficultés communes à toute la population dans des villes allemandes largement détruites par les bombardements alliés. J'ai également refait le parcours des Kindertransport et essayé de comprendre le sentiment de ses enfants envoyés en Angleterre pendant presque dix ans, et qui doivent ensuite rejoindre l'Allemagne, pays qu'ils ont appris à détester durant la guerre. J'ai imaginé l'exil de ces allemands chassés de leur pays, réfugiés dans l'île de loisirs qu'était Cuba à l'époque, à l'abri de la guerre, au point d'être considérés à leur retour presque comme des privilégiés. Des situations et problématiques passionnantes, que je n'avais jamais vraiment creusées ou cherché à comprendre et qui pourtant soulèvent des interrogations éthiques, sociales, et humaines complexes. 

J'ai ainsi beaucoup aimé les deux premières parties du roman qui se concentrent sur le retour de Richard, les premières démarches pour réintégrer et retrouver son identité de juge allemand marié à la courageuse Claire, ainsi que sur les années 30 et l'exil de Richard à Cuba. J'ai peut-être trouvé la troisième partie sur les années 50 et les interminables démarches de Richard pour obtenir des réparations un peu longue et répétitive, mais non moins intéressante. Un dernier tiers peut-être plus difficile à lire en raison du personnage de Richard qui devient moins sympathique, trop centré sur les injustices faite à sa personne pour voir que le monde a continué d'avancer malgré l'énorme tas d'atrocités résultant de la guerre et qui touche presque tout un chacun. Une obstination qui vire vite au sentiment de persécution... Et on se reproche justement de penser cela, car qui sommes-nous pour juger des personnes qui ont tout perdu et tentent d'en récupérer au moins une partie, par honneur, par justice? Une question délicate et qui pourtant reste d'actualité (je pense aux fonds en déshérence dans les banques, ou aux oeuvres d'art spoliées aux juifs), ici traité sans compromis.

Le style d'Ursula Krechel ne m'a ni déplu, ni emballée mais il y a en tous cas une touche personnelle certaine, une construction des phrases à laquelle il faut s'habituer. Pareil pour le rythme de l'intrigue qui est parfois lent, puis très elliptique, donnant ainsi au lecteur l'impression que des faits lui sont cachés, que les personnalités et sentiments profonds des personnages restent bien enfouis. Cela peut donner au roman un côté un peu impersonnel, type compte-rendu judiciaire, voire même "arrangé". De très beaux passages toutefois qui nous transportent littéralement en Allemagne d'après-guerre:

"Il était arrivé. Arrivé, mais où. La gare était une gare terminus, les quais sans intérêt, une dizaine de voies, il entra alors dans le hall. C'était un grandiose artefact, une cathédrale en guise de gare, coiffée d'une voûte en berceau à caissons; par les fenêtres se déversait une lumière bleue, fluide et claire, comme une renaissance après un si long voyage. Les hauts murs du hall étaient revêtus de marbre sombre, "couleur chancellerie du Reich", aurait-il ironiquement qualifié cette teinte avant son exil, maintenant il la trouvait juste somptueuse et élégante, intimidante même. Le marbre n'avait pas été posé comme un simple revêtement, mais disposé en redents, ce qui donnait aux murs une structure rythmique. Un sol brillant, des hommes en uniforme impeccable, derrière les guichets, qui regardaient par une petite fenêtre rond, et des files de gens qui n'étaient pas si mal habillés que ça. (Pour les perdants de la guerre, pour les vaincus, songeait-il, ils gardaient la tête étonnamment haute.) p.11

En définitive, Terminus Allemagne est une lecture que je vous recommande, plus pour les nombreuses réflexions qu'elle provoque, que pour son intrigue qui manque parfois un peu de rythme.


Mars 1948, Richard Kornitzer débarque du train, sur les bords du lac de Constance. Dix ans qu'il n'a pas vu Claire, sa femme, qui l'attend sur le quai. Onze qu'il n'a pas vu ses enfants, cachés quelque part en Angleterre. 

Ainsi commence l'histoire d'une famille allemande a priori ordinaire - un couple à qui tout réussit, deux enfants ravissant-, si ce n'était les origines juives de Richard. De Lindau, ville paisible de Bavière, à Mayence, détruite par les bombardements alliés, ce roman raconte un homme qui se reconstruit auprès des siens, dans un pays lui-même en ruines. Inspiré d'une histoire vraie, Terminus Allemagne est un récit saisissant sur la persécution raciale, la douleur de l'exil, l'importance des racines. 

Couronné par le Prix du livre allemand en 2012, Terminus Allemagne a fait d'Ursula Krechel l'un des auteurs les plus reconnus Outre-Rhin. 

Ursula Krechel est née à Trèves (Allemagne) en 1947. Après des études d’allemand, de théâtre et d’histoire de l’art, sa carrière oscille entre le journalisme et le théâtre. Elle publie de la prose et du théâtre, mais est surtout reconnue pour sa poésie – jusqu’à la publication, en 2012, du roman Landgericht qui rencontre un succès sans précédent.

Je remercie les éditions Carnets Nord pour l'envoi de cette nouvelle découverte en littérature allemande.

KRECHEL Ursula, Terminus Allemagne, ed. Carnets Nord, septembre 2014, 438p., traduit de l'allemand (Allemagne) par Barbara Fontaine.
KRECHEL Ursula, Landgericht, ed. Jung und Jung, 2012