lundi 17 août 2015

Haut Val des Loups de Jérôme Meizoz

Dans un village de montagne, un jeune militant écologiste est sauvagement passé à tabac. Plus de vingt ans plus tard, les coupables n'ont toujours pas été arrêtés. Hier, comme aujourd'hui, les langues ne se délient pas facilement dans le Haut Val et les idées de la victime en dérangeaient plus d'un. 
Pour lutter contre l'omerta et l'oubli, le narrateur revient sur ses souvenirs de jeunesse, à l'époque où un groupe d'étudiants naïfs et idéalistes, dont lui et le jeune écologiste faisaient partie, discutaient des heures durant de leur monde idéal. Au fil des courts chapitres, l'auteur peint ainsi le portrait du Haut Val, une région à la face sombre mais au décor merveilleux.   

Il faut le dire tout de suite: malgré le sous-titre du livre de Jérôme Meizoz, mentionnant ironiquement "vrai roman",  impossible pour moi de lire Haut Val des Loups comme une simple fiction. Car le Haut Val, malgré son pseudonyme, est clairement identifié comme ma région d'origine et le point de départ du livre est un événement qui y a fait grand bruit en 1991.

J'ai donc lu Haut Val des Loups presque comme une chronique des vingt dernières années de ma région. Malgré l'absence de noms, on reconnait facilement les personnages qui l'ont marquée, du poète des cimes blanches, au promoteurs-patron de football, jusqu'à un ministre empailleur de loups; les affaires qui l'ont secouée, des votations sur les résidences secondaires, au retour du loup et à l'attaque toujours inexpliquée d'un petit garçon.

Haut Val des Loups est une lecture qui m'a, sous certains aspects, fait mal. Comme Meizoz, j'ai quitté le Haut Val pour la ville et quand je reviens dans les lieux de mon enfance, je me sens parfois décalée. L'accent de "chez nous" me fait sourire, les magouilles et copinages politiques m'exaspèrent, le côté "nous contre les autres" m'énerve parfois, l'attitude du canton face à sa nature me déprime souvent. Et pourtant, je reste fière de ma région, de ce caractère si particulier qui fait l'identité de ses habitants, de la beauté des paysages, de ses vins, de ses traditions qu'elle a réussi à maintenir. Je monte aux barricades pour la défendre dès qu'un "étranger" s'en prend à elle et pourtant, je m'énerve de tenter d'expliquer ces histoires stupides qui ternissent son image et confirment tous les stéréotypes (pour les français, imaginez la Corse et vous n'êtes pas si loin du compte).

Une longue digression pour vous expliquer mon attitude face à ce livre. J'ai été parfois énervée que Meizoz montre le "Haut Val" sous ce jour peu flatteur. Et puis, je pense comprendre que l'auteur a probablement une attitude aussi ambivalente que la mienne pour notre région: un amour passionné que ces affaires sordides entachent et qu'il a donc décidé de dénoncer.

Je serais incapable de dire si c'est un bon roman. Je m'attendais à une histoire plus suivie, à une tentative d'explication des événements de 1991, à une intrigue, basée sur des faits réels, mais à une fiction quand même, plutôt qu'à cette succession d'images et de moments de la vie de l'auteur, qui diverge au final très vite du fait divers initial pour présenter une étude presque ethnologique du Haut Val. La structure complètement éclatée m'a également étonnée et je me demande si un lecteur externe peut s'y retrouver. Y trouvera-t-il même de l'intérêt?

Je retiens toutefois le portrait assez fin d'une région et de très beaux passages sur la nature ou l'identité du Haut Val. Je ne peux d'ailleurs m'empêcher de partager cet extrait ici:

"Le Haut Val (obturé à l'est par un glacier et à l'ouest par un lac) et ses allures de corridor sans issue; les autochtones y vivaient depuis des siècles comprimés entre deux chaînes de montagnes, bon an mal an, ignorant les ciels immenses d'Asie ou d'Afrique, mais avec le soutien de la religion, dominés tantôt par ceux du Haut et leur langue rugueuse, tantôt par ceux du Bas dont les armées avaient toujours remonté le Val; ceux qui étaient demeurés chez eux s'étaient bâti un fier récit (ils disaient une identité), à partir de cette situation plutôt inconfortable sur une terre aux hivers interminables, envahie de marais ou de glaces, faisant nécessité vertu jusqu'à proclamer bénie de Dieu cette cuvette ou ce couloir que les poètes officiels aimaient comparer généreusement à un berceau; ayant en eux, dès lors, avec l'orgueil des survivants, la colère ombrageuse contre qui se mêlerait de leurs affaires, leur rappellerait l'ingratitude du lieu, le peu de promesses qu'il tenait, l’exiguïté des terres et, parant, leur malchance, le retrait où il étaient tenus par une géologie impitoyable; eux, ayant lutée des siècles contre ces terre amères, impavides et revêches, auxquelles ils avaient bien dû, pour ne pas désespérer, prêter des beautés secondes; œuvrant pour rendre cette nature peu à peu habitable à coups de pioches et de fusils, la tenant en respect comme une sourde menace, un ennemi séculaire; eux qui pensaient que les "bestioles" devaient être exterminées ou réduites par dressage, les forêts essartées devant le bétail, les cours d'eau captés vers les villages; eux qui contre ces forces muettes avaient soutenu l'assaut, obstinés et taiseux; eux qui de cet interminable différend avec le monde, avaient gardé au fil des générations une sévérité rieuse, un goût du sacrifice et de la force, un fatalisme puissant dénué de pitié.

Alors qu'on vienne un jour leur parler de biotopes, de batraciens menacés et de restrictions de chasse, qu'on prétende protéger une forêt, contester une route et tout de suite on passerait pour un causeur des villes, un étranger qui ne connaît rien au lieu et à ses lois, un ennemi des ancêtres ayant maintenu envers et contre tous ces villages de bois, ces prés dégagés, ces routes de forêt; on passerait pour un traître désireux de revenir en arrière, ennemi d'une prospérité tardive et méritée, débarqué du train pour convaincre les natifs du charme des sous-bois" p. 54-55

Un faux roman, pas totalement documentaire, pas totalement essai. Une dénonciation, qui, sans chercher à obtenir justice ou à désigner des coupables, tente plutôt de décrire un contexte où règne encore trop souvent la loi du silence. Ayant réellement vécu, en spectatrice bien sûr, les divers évènements évoqués, je l'ai lu avec intérêt, mais je me demande si Haut Val des Loups peut vraiment être lu et apprécié comme de la fiction? Je n'en suis pas certaine mais je suis curieuse de tout autre avis. 

A lire les quelques avis sur Babelio, c'est plutôt l'incompréhension qui règne.

Un village de montagne, la nuit. Un étudiant sauvagement battu par trois inconnus. Le Jeune Homme se consacrait à la défense de l’environnement. Un groupe de militants candides soutient la cause qui lui a presque valu la mort. Dans les cafés, chacun y va de son avis. La rumeur galope. Les preuves manquent, l’enquête s’enlise et la justice finit par déclarer forfait. La police a-t-elle examiné toutes les pistes de l’affaire ? Qui n’a pas intérêt à ce que la vérité éclate au grand jour ? Épais comme un roman, le dossier reste secret. Mais parfois le silence ne suffit plus : ici commence la littérature.
Haut Val des loups reconstitue les années ardentes et cocasses de jeunes gens aux prises avec une société close, décidés à sauver la nature et changer le monde…

MEIZOZ Jérôme, Haut Val des Loups, ed. Zoé, février 2015, 128p.

mardi 4 août 2015

July's People (Ceux de July) de Nadine Gordimer

Pour ceux qui aiment: Absolution de Patrick Flanery

Après des années de tensions, l'heure de la révolte a sonné: la population noire d'Afrique du sud s'est soulevée contre le régime de l'Apartheid et les violences ont éclaté dans toutes les villes du pays. La famille Smales, des blancs pourtant plutôt libéraux, a dû fuir sa maison en catastrophe, sans rien, sans plan, sans sortie de secours. Jusqu'à ce que leur fidèle boy, July, leur propose de se réfugier dans son village natal.

Autant le dire tout de suite, cette lecture a été une vraie claque pour moi et pourtant, je peine à trouver mes mots pour vous en parler. Car les événements qui se déroulent au fil de ce court roman de 160 pages peuvent au final tenir sur une ligne: Les Smales apprennent à vivre dans un village de brousse. Ce n'est cependant pas l'intrigue qui fait de July's People un livre coup de poing, mais plutôt toute les réflexions qu'il soulève sur les jeux de pouvoirs, la relation blancs-noirs et l'attitude paternaliste que l'on peut parfois adopter en étant pourtant de bonne foi.

Ce fut aussi une claque pour les raisons suivantes: 

Primo: Il est bon de rappeler que July's People a été écrit en 1981, quand bien sûr le régime de l'Apartheid "péclotait" un peu, mais on était encore loin de l'effondrement décrit dans le roman. Comment un auteur sud-africain, vivant à l'époque dans le pays, a eu le courage d'écrire une telle histoire? J'avoue que j'en reste sans voix.

Deuxio: Grâce probablement à la sagesse de Mandela, on a évité le scénario catastrophe imaginé par Gordimer. Mais tout de même, les tensions entre population noire et blanche décrites par l'auteur dans un monde libéré des règles de l'Apartheid sont aujourd'hui malheureusement en partie réalisées et criantes d'actualité.

Terzio: Ces tensions, qui justement sont au centre du roman. Gordimer parvient, en quelques dialogues, en quelques scénettes du quotidien des Smales, à nous faire comprendre toutes les frustrations, toutes les incompréhensions entre July et son ancienne "maîtresse" Maureen. L'évolution et la redéfinition de leur relation est tout simplement passionnante. July prend de l'assurance dans un nouveau rôle de pourvoyeur tandis que Maureen, confrontée aux reproches et à l'humiliation passée de July, remet en question son image de patronne juste et charitable. Ajoutez à cela la relation de couple entre Maureen et Bam, elle aussi complètement chamboulée par cette nouvelle vie, celle tendue entre les Smales et le reste du village, et enfin les conséquences du retour imprévu de July parmi les siens, lui qui ne passaient que quelques semaines par année au village, vous obtenez un cours accéléré de psychologie humaine dans un contexte explosif.

Si j'ai trouvé ma lecture parfois ardue, en raison d'une vo assez complexe et de situations plus souvent suggérées que décrites (j'ai pensé à ma lecture de The Great Gatsby), je pense que July's People va m'accompagner encore plusieurs mois.

Sans avoir besoin d'une intrigue trépidante, July's people est une lecture fine et subtile sur l'Afrique du sud et sur les jeux de domination en général. Bluffant!

For years, it had been what is called a "deteriorating situation". Now all over South African the cities are battlegrounds. The members of the Smales family - liberal whites - are rescued from the terror by their servant, July, who leads them to refuge in his native village. What happens to the Smaleses and to July - the shifts in character and relationships - gives us an unforgettable look into the terrifying, tacit understandings and misunderstandings between blacks and whites.
 
J'ai bien envie à présent de lire les écrits plus récents de Mme Gordimer comme None to Accompany Me (Personne pour m'accompagner) ou Get a life (Bouge-toi!) pour voir ce qu'elle a pensé de l'après-apartheid et de l'avenir de ce pays qui me tient tant à coeur.

Lecture commune avec A girl from earth, décidée suite au décès de l'auteur le 14 juillet 2014. Curieuse de savoir ce qu'elle en a pensé...

GORDIMER Nadine, July's People, ed. Penguin, 1981, 160p.
GORDIMER Nadine, Ceux de July, ed. Livre de Poche, 1985, 187p.

Et pourquoi, ô pourquoi ce livre semble-t-il si difficile à trouver en français? Etrange pour l'un des livres les plus connus d'un auteur ayant reçu le prix Nobel en 1991.