samedi 23 mars 2013

39 rue de Berne de Max Lobe

Depuis sa cellule de prison, Dipita raconte le récit de sa vie et de ses origines. Il évoque à la fois la jeunesse de sa mère, Mbila, envoyée à 16 ans en Europe afin de venir en aide à sa famille, son enfance auprès de cette dernière, devenue prostituée à Genève, les vacances passées au Cameroun auprès de son oncle, sa découverte de l'amour jusqu'à l'acte de folie qui l'a condamné à cet enfermement. 

39 rue de Berne est le deuxième roman du jeune auteur camerounais, Max Lobe, aujourd'hui établi à Genève. C'est un récit à la fois très africain dans sa construction, proche de la fable, et dans son style parlé parsemé d'expressions camerounaises savoureuses; mais c'est étrangement, un roman très Genevois aussi, centré sur le fameux quartier chaud des Pâquis, et qui reflète au final parfaitement cette facette moins connue de la ville du bout du lac.

J'ai trouvé un côté très humain dans ce récit, sur un sujet et un quartier qui se résument bien souvent à des statistiques dans les journaux. J'ai aimé plonger dans la vie des "filles du Pâquis", et imaginer avec l'auteur leur quotidien en dehors de la rue, à élever des enfants et à boire des cafés avec des amies histoire de vider leur sac. J'ai également trouvé intéressantes toutes les thématiques traitées, que ce soit la perception de l'homosexualité en Afrique, l'immigration clandestine, le trafic d'êtres humains ou celui de la drogue. Tout ça peut paraître très sombre, mais Max Lobe aborde ces destins tragiques de manière plus souvent drôle que violente, tout en restant percutante et crédible. L'intrigue s'éparpille quelque fois et les personnages auraient pu être un poil plus étoffés, mais j'ai, dans l'ensemble, suivi l'auteur avec plaisir derrière les façades et néons de la rue de Berne. 

Petit bémol par contre pour mon exemplaire, où j'ai relevé plusieurs coquilles, alors que d'habitude, je n'ai vraiment pas le syndrome du crayon rouge. 

Un roman réussi, mêlant une culture africaine à un contexte bien genevois. J'ai apprécié ce mélange détonnant et l'humanité qui se dégage du récit. Ce n'est pas parfait, mais c'est de très bonne augure dans la jeune carrière de cet auteur. Une nouvelle voix aussi africaine qu'ouverte sur le monde.  

A 16 ans, la mère de Dipita atterrit du Cameroun en Europe, où elle est brutalement plongée dans le monde de la prostitution. Depuis, elle se débrouille. Sa naïveté, sa générosité et sa beauté lui permettent de survivre, malgré un "camion de haine dans son ventre". 
Elle raconte sa vie à Dipita, qui aime autant l'écouter que lui couper la parole pour continuer l'histoire lui-même. Dipita aime aussi son oncle et sa manière de vitupérer à longueur de journée les huiles de son pays, même si c'est lui qui a jeté sa mère dans les filets des "Philantropes-Bienfaiteurs". Dipita aime encore celles qu'il appelle "ses mères" ; elles participent à son éducation, aux commérages et aux réunions de l'AFP (association des filles des Pâquis) et elles accepteront de manière déconcertante que leur petit Dipita devienne comme ça. 
Dans une langue haute en couleurs et inventive, le narrateur décrit avec finesse aussi bien la réalité des Africains sans papiers que les paradoxes et les souffrances d'un tout jeune homme noir et homosexuel.

Je remercie Emmanuelle et les éditions Zoé pour l'envoi de ce livre. Un souci de poste a fait atterrir deux exemplaires de ce livre dans ma boîte aux lettres. Je me propose donc d'envoyer le deuxième à un ou une blogueuse qui s'engage à en faire un billet dans un délai raisonnable. Pour cela, laissez-moi un commentaire ci-dessous ou envoyez-moi un mail. Si plusieurs personnes sont intéressées, je procéderai à un petit tirage au sort.

LOBE Max, 39 rue de Berne, ed. Zoé, janvier 2013, 192p. 

dimanche 17 mars 2013

Aux Belles Abyssines de Bernard Bonnelle

Pour ceux qui aiment: Un américain bien tranquille de Graham Greene et Les Trésors de la Mer Rouge de Romain Gary

En 1939, à l'aube de la deuxième guerre mondiale, Pierre Jouhannaud est envoyé à Djibouti afin de reprendre le commandement d'un patrouilleur de la marine française, suite à la morte du commandant Alban de Perthes. Ami de jeunesse de ce dernier, Pierre peine à accepter la mort d'Alban et les rumeurs bruissantes de l'amirauté qui accuse Alban de s'être donné la mort pour éviter une mission dangereuse. Naviguant dans la société coloniale djiboutienne et les tensions montantes d'un conflit mondial, Pierre va tenter de reconstituer les dernières heures de son ami. 

Ce roman a été pour moi une belle découverte. J'ai beaucoup aimé le contexte d'une colonie djiboutienne stratégique à l'aube du conflit qui opposera la France aux voisins italiens présents en Ethiopie. Intrigue totalement crédible, ambiance envoutante, j'ai également aimé le style élégant et "authentique" de l'auteur, ancien marin, qui parsème son récit de termes tels que "aussières", "coupée" et "midship". 

"Lorsque le bateau sort du lit du vent, ses voiles, qui étaient gonflées et puissantes, se mettent à fasseyer, tels d'inutiles oripeaux. Ainsi, dès l'instant où je lui appris la mort d'Alban, cette femme se laissa tomber à terre, vaincue, inerte." p. 117

Aux Belles Abyssines est ce que j'appellerais un roman "atmosphérique": une ambiance coloniale réussie, une nostalgie de film noir, des personnages bien campés, une intrigue bien écrite tout en restant relativement simple. Un bon roman dont le seul défaut est peut-être sa brièveté, qui laisse quelques zones d'ombre et des éléments inexploités (ex. Potemkine, la deuxième guerre mondiale). 


Alban se joue des conventions. Pierre, lui, est plus réservé. Lorsqu'ils font connaissance dans le métro parisien, rien ne laisse présager que d'ici quelques années, devenus officiers de marine, ils vont courir le monde à bord de la Jeanne-d'Arc ; ni que leur amitié se prolongera au-delà de la mort. 
À la fin de l'été 1939, Alban est retrouvé sans vie dans sa cabine de l'Étoile-du-Sud, le patrouilleur qu'il commandait à Djibouti, au carrefour de l'océan Indien et de la mer Rouge. 
Désigné pour lui succéder, Pierre arrive dans une ville en état de siège, sous la menace de la guerre imminente. Lui qui connaissait son ami mieux que quiconque refuse de croire ce qui se murmure dans la société coloniale : se sentant incapable de mener une mission périlleuse, il aurait préférer se donner la mort. 
Pour découvrir une vérité qui ne peut être dite, Pierre va devoir emprunter le chemin parcouru par Alban, traquant les indices, rencontrant des purs et des lâches, des ambitieux et des révoltés, des cyniques et des résignés, tous hantés par le souvenir d'une insaisissable silhouette féminine.

Ancien marin, Bernard Bonnelle a navigué à bord de plusieurs bâtiments de combat, de l'Atlantique au Pacifique, de l'océan Indien à la mer Rouge. Aux Belles Abyssines est son deuxième roman. 

Je remercie Babelio et les éditions de la Table Ronde pour ce beau moment de lecture. 

BONNELLE Bernard, Aux Belles Abyssines, ed. La Table Ronde, janvier 2013, 192p

tous les livres sur Babelio.com


mardi 12 mars 2013

Wolf Hall (Le Conseiller) d'Hilary Mantel

Pour ceux qui aiment: A Man for All Seasons de Robert Bolt (histoire d'avoir une autre vue sur les deux Thomas)

1527: A la cour d'Henry VIII, tout bascule. Devant l'incapacité de la Reine Catherine d'Aragon à lui donner un héritier mâle, le Roi tente d'obtenir le divorce auprès du Pape, afin d'épouser Anne Boleyn dont il est tombé éperdument amoureux. Avec l'arrivée des Boleyn dans les grâces du Roi, le pouvoir change de camp aux dépends du chancelier, le cardinal Wolsey. C'est pourtant le bras droit de ce dernier, Thomas Cromwell qui va peu à peu émerger et devenir indispensable à la marche des affaires royales.

Wolf Hall est le premier tome de la fameuse trilogie (troisième tome en cours d'écriture) aux deux Booker Prizes d'Hilary Mantel consacrée au personnage si énigmatique de Thomas Cromwell. Ce premier tome couvre la jeunesse de Cromwell, jusqu'aux années 1535, relatant ainsi la chute du cardinal Wolsey et l'ascension d'Anne Boleyn, la deuxième femme d'Henry VIII. 

Comment parler d'un roman aussi foisonnant, aussi riche, aussi abouti? Hilary Mantel reprend la genèse de Thomas Cromwell, à la réputation sombre et austère, pour en faire un personnage passionnant et brillant; un homme mystérieux, à la mémoire exceptionnelle, fidèle envers ses amis mais fin stratège. Au passage, l'auteur fournit un énorme travail historique, où, si l'on reste dans la fiction, chaque détail, chaque rencontre est au moins probable. A travers les ragots de la cour et les murmures londoniens, le lecteur est totalement immergé dans la société de l'époque, du lit du Roi aux marchands d'Antwerp, des intrigues tudoriennes aux querelles religieuses. Lire Wolf Hall, c'est d'abord plonger dans cette atmosphère, se sentir perdu parmi tous les personnages de la cour, y prendre peu à peu ses marques et suivre le destin fabuleux de Cromwell, fils d'un maréchal ferrant devenu conseiller du Roi. Mantel y décrit avec autant de talent la rivalité entre Thomas More et Cromwell, l'art d'Hans Holbein ou les tortures du bûcher. 

Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé cette lecture, mais j'ai également bien sué. Hilary Mantel fait confiance à son lecteur et refuse toute simplification. Il n'est parfois fait qu'allusion à certains faits de l'histoire anglaise, l'auteur assumant en effet que ceux-ci sont aussi familiers pour le lecteur que pour les personnages de l'époque. J'étais pour ma part heureuse d'avoir Mr. Z, plutôt calé en histoire british, à disposition. Ajoutez à cela un style extrêmement travaillé, une construction des dialogues parfois déroutante et vous obtenez une lecture passionnante mais aussi parfois exténuante. Dernier petit bémol: j'ai souvent été parasitée par les images de la série des Tudors alors que les points de vue entre roman et série sont pourtant bien différents. 

Une lecture intelligente, riche et palpitante où tout, de l'ambiance aux personnages, de la conformité historique au style, est poussé jusqu'à la perfection; mais une lecture dense, grouillante de détails et de personnages à faire à tête reposée. J'ai beaucoup aimé Wolf Hall, mais je ne peux pas vraiment dire que j'ai passé un bon moment. Je reste impatiente de découvrir la suite et Bring up the Bodies m'attend déjà. 


England, the 1520s. Henry VIII is on the throne, but has no heir. Cardinal Wolsey is his chief advisor, charged with securing the divorce the pope refuses to grant. Into this atmosphere of distrust and need comes Thomas Cromwell, first as Wolsey's clerk, and later his successor.

Cromwell is a wholly original man: the son of a brutal blacksmith, a political genius, a briber, a charmer, a bully, a man with a delicate and deadly expertise in manipulating people and events. Ruthless in pursuit of his own interests, he is as ambitious in his wider politics as he is for himself. His reforming agenda is carried out in the grip of a self-interested parliament and a king who fluctuates between romantic passions and murderous rages.

From one of our finest living writers, Wolf Hall is that very rare thing: a truly great English novel, one that explores the intersection of individual psychology and wider politics. With a vast array of characters, and richly overflowing with incident, it peels back history to show us Tudor England as a half-made society, moulding itself with great passion, suffering and courage.

Les éditions Sonatine ont annoncé la sortie de ce premier tome sous le titre Le Conseiller: Dans l'ombre des Tudors pour mai 2013. Curieuse de découvrir comment un tel roman a pu être traduit en français. Je m'interroge déjà sur le titre et la couverture, mais étant en général séduite par le travail de cet éditeur, je ne demande qu'à voir... et à connaitre vos avis (plus aucune excuse Ys ;-)). Vivement le printemps!

MANTEL Hilary, Wolf Hall, ed. Fourth Estate, 2009, 652p. 

vendredi 1 mars 2013

Déluge d'Henry Bauchau

Florian, peintre torturé qui ne peut s'empêcher de brûler ses oeuvres, rencontre par hasard Florence dans un petit village du Sud de la France. Cette dernière s'y est réfugiée après qu'on lui ait diagnostiqué une maladie incurable. Ces deux personnages à la dérive vont s'unir et se soutenir mutuellement avec comme objectif la réalisation de l'oeuvre magistrale de Florian: Le Déluge. 

Je l'avoue dès le début, Henry Bauchau est auteur qui ne m'a jamais attirée et dont je n'avais, du coup, jamais rien lu jusqu'ici. Quand Sylire et Lisa ont choisi de rendre hommage à cet auteur décédé en 2012 dans le cadre du Blogoclub, je me suis dit que c'était une bonne occasion de tester mes a priori. J'ai longtemps hésité entre Le Régiment Noir et Déluge, avant de me décider pour ce dernier, en grande partie en raison de son petit nombre de pages, débordée que je suis en ce moment entre quelques SP et ma lecture d'Autant en emporte le vent que je quitte à regret. 

J'ai donc attaqué ma lecture avec un peu de suspicion... qui s'est malheureusement accentuée au fil des pages. J'ai, à plusieurs reprises, hésité à abandonner, n'éprouvant aucun intérêt pour l'histoire ou les personnages, mais j'ai au final terminé ce livre en lisant la deuxième moitié un peu en diagonale. 

Franchement, je n'ai rien compris à cette histoire, décrite souvent comme "allégorique". Perso, je dirais plutôt que c'est du gros n'importe quoi. Tout un groupe de personnes qui se rassemblent autour d'un artiste gourou et barjot pour l'aider à peindre une toile énorme représentant le déluge biblique mais aussi celui de notre société. Une réflexion apparemment sur la création artistique, avec comme "toile de fond" une peinture que je m'imaginais, au fil des descriptions, du plus mauvais goût. Des personnages à aucun moment crédibles à mes yeux, un peu de mysticisme, un peu de psychologie au rabais sur la force que nous avons tous en nous, un style qui ne m'a pas touchée avec des passages qui m'ont rappelé des délires hallucinés de mes jeunes années (si vous voyez ce que je veux dire) genre:

"La pyramide va descendre jusqu'au fond, avec ses mystères, et, nous, nous devons continuer à nous élever sur elle par les deux côtés qui sont à l'ombre. 
- C'est merveilleux, ce que tu viens de dire... Un vrai projet de vie ensemble." p. 154

Une rencontre totalement ratée avec cet auteur et on ne m'y reprendra probablement pas. En surfant un peu, je n'ai trouvé que des avis plutôt positifs sur ce livre, décrit comme profond et écrit d'une belle plume, alors ne vous arrêtez pas à mon billet. 

C'est dans un petit port du Sud de la France, où elle s'est installée pour raisons de santé, que Florence fait la connaissance de Florian. Peintre vieillissant, instable, réputé fou et pyromane, il n'aime rien tant que brûler et voir se consumer ses propres dessins. Encouragée par la psychiatre qui le "suit" de loin, Florence accepte de se mettre à son service. Et bientôt se forme autour d'eux, et de l'atelier aménagé pour l'artiste, un petit cercle d'amitié...
Peindre le Déluge - et peut-être le livrer aux flammes -, tel est le grand oeuvre que projette désormais Florian. De jour en jour, de mois en mois, il entraîne ses compagnons dans la folle entreprise de ce tableau démesuré qui les requiert corps et âme, qui les épuise et pourtant les transcende. Car cette oeuvre est, comme notre monde, traversée par la violence des siècles, par le désastre et la splendeur d'une humanité toujours renaissante. 
L'art et la folie, le rêve et le délire, la vulnérabilité et l'inépuisable nécessité de créer, tels sont quelques-uns des chemins qu'Henry Bauchau propose à notre réflexion, et qu'il illumine d'une écriture aussi profonde que d'une magnifique fluidité...

Henry Bauchau, psychanalyste, poète, dramaturge, essayiste, romancier, est l'auteur d'une des oeuvres les plus marquantes de notre temps. 


D'autres billets du Blogoclub à retrouver chez Sylire.


BAUCHAU Henry, Déluge, ed. Actes Sud, février 2010, 170p.