Camarade Papa de Gauz


Dans un quartier d'Amsterdam, un petit garçon grandit aux côtés de son père, militant communiste exilé ou Camarade Papa. En absence de sa mère, il est décidé qu'il serait mieux d'envoyer le gamin auprès de sa famille en Afrique plutôt qu'il grandisse avec les "vendeuses de bisous" du quartier. Bien loin de l'Europe, notre jeune protagoniste va tenter de décoder cette nouvelle terre à sa manière:
"Son Excellence Monsieur le Président de la République", lettres d'imprimerie en forme de lettres de main. Quand il est dirigé par un Son Excellence, le peuple est sous le joug féodal anachronique. Quand il est dirigé par un Monsieur le Président, le peuple est sous la coupole bourgeoise réactionnaire. Le pauvre peuple d'ici est donc sous la férule d'un  bourgeois réactionnaire féodal anachronique."
Un choc culturel également ressenti par Maxime Dabilly, un siècle auparavant, jeune français qui débarque dans le petit comptoir de Grand Bassam en 1880 suite à la mort de ses parents. En pleine colonisation de l'Afrique, Maxime va s'enfoncer "au coeur des ténèbres".
"Fourcade m'explique que les premiers sont négrophiles, la pire espèce d'hommes blancs des colonies. Péan raconte que ses voisins d'en face sont négrophobes, la pire espèce d'hommes blancs des colonies. Les négrophobes utilisent "nègres" pour les hommes, "négresses" pour les femmes, "sauvages" pour les groupes. Ils prononcent "nègre" menton relevé, air supérieur, avec insistance sur l'accent grave qui soulève un coin de lèvre. "Négresse" siffle son "s" final en dessinant sur le visage un rictus de concupiscence. "Sauvage" arrondit les yeux et fronce le nez pour en convoyer l'image. Les négrophiles possèdent une panoplie de groupes nominaux chargés d'éphthètes. "Tirailleurs sénégalais", "porteurs mandésdyoulas", "robuste Kroumen", "jolie Apolonienne", "belle Fanti", "fine Malinké", "superbe mulâtresse", "horrible Akapless"... Ils connaissent les races et n'hésitent pas à faire des généralités."
Camarade Papa, c'est la découverte de l'Afrique par deux voyageurs qu'un siècle sépare et presque tout différencie - un homme blanc, "supérieur", en pleine colonisation du continent africain et un gamin métis aux idées communistes de lutte du peuple d'en bas. Deux personnages attachants, porte-drapeaux des idéologies et folies de leur siècle sans qu'ils en comprennent forcément le sens et la portée. Gauz construit ainsi un pont entre deux continents tout en abordant la grande Histoire de la Côte d'Ivoire. 

Mais c'est avant tout la langue jouissive et joueuse de l'auteur que je retiendrais. J'ai tellement ajouté de signets sur ma tablette qu'à les parcourir, j'ai relu presque tout ce roman. Le passage entre la gouaille inventive et décalée de notre jeune révolutionnaire et la voix plus classique de Maxime est surprenant et on ne peut qu'admirer la maîtrise parfaite de l'auteur dans ces deux registres. Deux extraits pour vous faire une idée:
"À l'heure de dormir, je fais l'enfant comme elle aime. Elle me déborde sur le lit. Quand elle me chante des chansons de marrons de la forêt verte, sa langue devient complètement étrangère, mais j'entends son cœur, tellement ses bonbons pour messieurs sont près de ma tête. Yolanda, avec tous les bisous qu'elle me vend, je sais qu'elle est plus fatiguée que moi. Les seuls soirs où elle n'est pas obligée d'en vendre, elle devrait se reposer."
 
"Clamer en public son nom, sa filiation, ses origines, Eugène appelle cela "lever drapeau!" A Krinjabo comme à Abilly, porter un nom, c'est porter des parents et une terre. Explorateur est un mythe européen. Il n'existe pas un lopin de terre qui ne soit revendiqué par un humain. On ne découvre pas, on s'invite."
Le tout ressemble à une partition jouée sur deux gammes différentes mais à l'harmonie générale parfaite et équilibrée, qui évite toute lassitude. Quelques passages un peu plus obscurs mais un ensemble drôle, original et facétieux que j'ai beaucoup aimé. Je file me procurer Debout Payé, le premier roman de l'auteur. Quelqu'un l'a lu?

1880. Un jeune homme, Dabilly, fuit la France et une carrière toute tracée à l’usine pour tenter l’aventure coloniale en Afrique. Dans une « Côte de l’Ivoire » désertée par l’armée française, quelques dirigeants de maisons de commerce négocient avec les tribus pour faire fructifier les échanges et établir de nouveaux comptoirs. Sur les pas de Dabilly, on découvre une terre presque inexplorée, ses légendes, ses pactes et ses rituels.
Un siècle plus tard, à Amsterdam, un gamin d’origine africaine raconte le monde postcolonial avec le vocabulaire de ses parents communistes. Lorsque ceux-ci l’envoient retrouver sa grand-mère et ses racines en Afrique, il croise les traces et les archives de son ancêtre.
Ces deux regards, celui du blanc sur l’Afrique et celui du noir sur l’Europe, offrent une histoire de la colonisation comme on ne l’a jamais lue. Gauz fait vivre des personnages tout en contrastes à la lumière solaire, dans une fresque ethnologique pétrie de tendresse et d’humour.

Après avoir été diplômé en biochimie, Gauz a réalisé des photos, des documentaires, des émissions culturelles et des articles pour un journal économique satirique en Côte d’Ivoire. Depuis le succès de son premier roman, « 
Debout payé », il part de plus en plus souvent se recueillir à Bassam, première capitale coloniale de la Côte d’Ivoire, où démarre la présente histoire.

Pour une interview sympa de l'auteur qui clame son amour de Romain Gary 💓

Pour ceux qui aiment: 39 rue de Berne de Max Lobe

GAUZ, Camarade Papa, ed. Le Nouvel Attila, août 2018

Commentaires

  1. J'ai lu Debout payé, on en a parlé sur les blogs à l'époque, ensuite, dommage, je n'ai pas vu ce camarade papa que j'ai beaucoup aimé aussi et je suis ravie que tu en parles!
    https://enlisantenvoyageant.blogspot.com/2018/08/camarade-papa.html

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    1. Oui, je me rappelle de ton billet que j'avais lu juste avant d'attaquer ma lecture. C'est étrange, je n'ai aucun souvenir de Debout payé sur les blogs et pourtant j'ai l'impression que la presse en a pas mal parlé. Il faut que je me rattrape. Et oui, dommage qu'on ait pas plus vu ce titre là sur la blogo.

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  2. Il me tente de plus en plus. Il faudrait que je l'emprunte à ma BM.

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    1. Je pense qu'il pourrait te plaire. Et même si tu ne croches pas à l'histoire, le style est suffisamment intéressant pour mériter une lecture.

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  3. Très intéressant comme sujet. Je ne connais pas du tout ni l'auteur, ni le roman.

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    1. Il mérite une découverte, c'est une voix à part.

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