jeudi 8 mai 2014

Les racines du ciel de Romain Gary


Pour ceux qui aiment: Walden de Henry David Thoreau ou Wildlife de Richard Leakey

Alors que le désastre de la deuxième guerre mondiale fait peu à peu place aux luttes de pouvoir souterraines de la guerre froide, l'Afrique-Équatoriale française (AEF) est chamboulée par la croisade d'un seul homme amoureux de la nature. Jusqu'ici épargnée par les luttes pour l'indépendance de l'Afrique, les gouverneurs français ne peuvent en effet pas s'empêcher de voir, derrière la lutte de l'excentrique Morel pour sauver les éléphants, un début de révolte qui pourrait embraser toute la région. Malgré les affirmations répétées de Morel, personne ne peut en effet croire qu'un homme irait jusqu'à risquer sa vie pour la simple préservation d'un animal aussi encombrant et archaïque que l'éléphant.

A travers les différents récits des témoins de l'affaire, récoltés autour d'un feu des plaines désertiques, sur la terrasse du troquet Le Tchad ou par le compte-rendu du procès qui s'ensuit, le lecteur découvre petit à petit "la vérité sur l'affaire Morel". Une affaire qui ne laisse personne indifférent et toute la petite société de l'AEF semble avoir son avis sur les motifs réels de la lutte de Morel, sur les motivations de ses compagnons et sur sa localisation.
 
Romain Gary est un auteur que j'admire et qui fut la révélation de mon adolescence avec La vie devant soi. J'avais toujours repoussé la lecture de Les racines du ciel, le roman qui lui apporta son premier Goncourt en 1956. J'attendais le bon moment pour lire ce livre que j'étais sûre d'aimer. Pensez bien, un roman sur l'Afrique et les éléphants écrit par mon auteur chouchou.... Pour célébrer le centenaire de sa naissance (8 mai 1914), je me suis enfin décidée à me lancer.

Et là, patatra! La bonne première centaine de pages m'a laissée presque de glace. Je peinais à me retrouver entre les personnages, à m'attacher à cette bande de concierges et à suivre leurs racontars. Morel m'apparaissait comme un doux illuminé mais ne m'inspirait pas franchement d'intérêt particulier, je ne retrouvais pas beaucoup d'Afrique et pas assez d'éléphants. 

Heureusement, Gary reste Gary et à mesure que les pages se tournent, les fils de l'intrigue se démêlent et on découvre un Morel idéaliste mais opposé à la défense de toute idéologie et les implications bien plus vastes de cette "affaire": une belle réflexion sur la notion de dignité, de liberté et de progrès; des passages enlevés sur la beauté de l'Afrique et sur le devenir de l'homme. Et là, tout à coup, j'ai commencé à me passionner pour ces personnages tout simples mais tellement humains. J'ai petit à petit retrouvé la flamme de Gary, son panache, son style, sa sensibilité et les post-it ont commencé à s'accumuler. 

"Vous avez déjà vu un éléphanteau couché sur le flanc, la trompe inerte, et vous regardant avec des yeux où semblent s'être réfugiées toutes les qualités humaines tant vantées et dont l'humanité est si abondamment dépourvue?" p. 70

"Parfois, il m'arrive de penser qu'Orsini avait tout simplement, mais non sans un certain courage de roquet, sa propre petitesse contre une conception trop élevée de l'homme - conception qui l'excluait. Orsini étant sans doute prêt à se mépriser - car de lui-même non plus il ne fut pas dupe - mais il n'était certes pas prêt à accepter que cette opinion plus que modeste qu'il avait de lui-même l'exclût du reste de l'humanité. Au contraire. Il y voyait sans doute un signe d'appartenance. Il tirait de toutes ses forces vers lui, vers le bas, la couverture, dont Morel tenait très haut l'autre bout, et il essayait de s'en couvrir, il voulait à tout prix prouver qu'il n'était pas exclu. Au fond, il devait souffrir d'un besoin déchirant de fraternité." p. 115

Copyright: Un moment pour lire

"Brusquement, comme irrité par ce vacarme d'insectes, par ce choeur des petits, un rugissement qu'aucune distance n'empêchait jamais de paraître tout proche, s'éleva dans ce qui parut devenir soudain silence, et il sembla que les nuages eux-mêmes autour de la lune se mettaient à fuir tout à coup plus vite vers le lointain. Le coeur de Minna se mit à sauter, elle avala sa salive spasmodiquement et écouta un moment, tremblante et heureuse à la fois, la seule voix qui pût s'élever sans ridicule vers l'immensité étoilée." p.192

Dans nos sociétés de plus en plus individualistes, on a plus que jamais besoin de croire et de lutter pour la protection de tous les éléphants, réels et symboliques. Que ce message nous vienne d'un livre publié en 1956 est d'une modernité étonnante. Les écrits de Gary n'ont, à mon sens, pas pris une ride en un demi-siècle, et restent d'une incroyable justesse: des réflexions politiques sur l'Afrique à notre besoin actuel d'un retour à la nature. 

Romain Gary est un auteur qui arrive à chacun de ses romans à me surprendre. Il est impossible de comparer La vie devant soi, La Promesse de l'aube ou Les racines du ciel tellement les thématiques traitées semblent différentes. Et pourtant, il ressort de ces trois romans une profondeur incroyable qui vous chamboule sur le long terme, et une maîtrise de l'intrigue et de ses personnages qui font pour moi de Gary, simplement, le meilleur auteur français du 20ème siècle.

En ce jour du centenaire de sa naissance, je ne peux que vous encourager VIVEMENT à lire et à relire cet incroyable auteur.

Lecture commune avec Keisha et Céline qui ne semblent pas être au rendez-vous. Ont-elles bloqué sur ce début de roman?

Il parait qu'une comédie musicale a été tirée de ce livre. Curieuse je suis!

GARY Romain, Les racines du ciel, ed. Folio, publié pour la première fois en 1956

33 commentaires:

  1. Ouh là mais je suis embrouillée! J'avais démarré La promesse de l'aube et laissé tomber, la mère commençait à passablement m'agacer, et j'avais autre chose sur le feu.
    Bien évidemment, j'ai mélangé les deux titres...
    En démarrant ton billet je ne comprenais plus cette histoire d'éléphant.
    Bref, rendez vous manqué, j'attends les explications de A Girl, avec qui j'avais échangé il y a quelques semaines sur la LC (hum LC un peu ratée, hélas).
    Finalement, jusqu'ici j'ai lu Gary sous sa version Ajar, quoi...

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    1. Ha ha ha, ok! Dommage dommage pour La promesse de l'aube. Je me rappelle avoir eu de la peine aussi au début, mais la suite m'a emballée. Je ne peux que t'encourager à retenter le coup; franchement le personnage de la mère, tellement envahissant et irritant en vaut au final la peine.
      Pareil pour ce titre. Au début du roman, je ne comprenais pas vraiment où l'auteur voulait aller. Je m'attendais à un livre sur la protection des éléphants et c'est au final ça mais beaucoup plus aussi. A Girl je crois n'avait pas le temps de finir le roman pour le 8 mais j'espère lire son avis bientôt (et le tien hein?).
      LC un peu ratée, mais on se rattrape à la prochaine? En même temps, pour une fois que j'étais au rendez-vous à la date prévue, zut! ;-)

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  2. J'ai suivi ton conseil et relu "clair de femme", je ne suis jamais déçue par cet auteur ! "Les racines du ciel" est aussi un de mes préférés/.

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    1. Je n'ai pas encore lu "Clair de femme" mais ça viendra probablement. J'ai eu une mini déception avec Les trésors de la mer rouge mais on ne peut comparer ces quelques mémoires éparses à ses romans. Je pense lire ensuite Gros-Câlin qui a l'air assez étrange... Tu l'as lu?
      Je serais incapable d'en choisir un comme préféré. Je trouve qu'ils sont tous si différents... Peut-être que La vie devant soi garde une petite place de favori; parce que ça a été le premier?

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  3. Je n'ai encore jamais lu Romain Gary, c'est dans mes projets, mais je ne sais pas trop par lequel commencer...

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    1. Mmhhh, je pense que La vie devant soi est son roman le plus accessible... et il semble être le préféré de plusieurs fans de Gary. Mais sérieusement, c'est un auteur à lire, oui oui!

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  4. Je n'ai pas lu les racines du ciel mais tu as raison de dire que La vie devant soi ou la promesse de l'aube sont très différents, non seulement au niveau des thématiques que du style. C'est peut-être pour cela qu'il éprouvait le besoin de ne pas les publier sous le même nom?
    J'ai lu Gros-Câlin, très étrange, oui.. C'est aussi un roman d'Emile Ajar comme La vie devant soi donc d'une autre veine que ceux signés Romain Gary.

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    1. Je dois dire que je n'ai jamais complètement compris la raison de ce pseudonyme. Mon impression était que c'était un peu par jeu, mais le grand écart thématique pourrait également être une raison, je suis d'accord.
      Gros-Câlin a l'air vraiment très très bizarre. Mon cousin a beaucoup aimé et on a souvent les même goûts. Je tenterai le coup... même si Hélène de Lecturissime m'a donné très envie d'enchainer au final avec Clair de femme.

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  5. Aaah pour moi aussi Gary c'est un auteur chouchou et quand tu avais parlé de cette LC, j'étais plus qu'emballée. Et puis j'ai commencé à feuilleté ce livre à la bib', je ne rentrais pas du tout dans les premières pages, ni les suivantes, du coup, j'ai laissé tomber car j'avais trop peur d'être déçue par cette lecture qui m'avait l'air obscure au possible. Je voyais le mythe Gary s'effondrer... Ton billet me rassure, le début est donc bien peu accessible mais on retrouve Gary par la suite, ouf ! Comme ça me fait plaisir de lire ça et de voir qu'il ne déçoit jamais. Pas à l'heure donc pour cette lecture, mais ce n'est que partie remise. Tu m'as donné envie de m'y remettre !

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    1. Franchement, le début est décevant et même un peu barbant. J'étais au bord de la déprime, mon admiration pour l'auteur détruite, mes modèles littéraires à terre. Bon, bon, j'exagère un peu là, mais pour ma part, il y a eu un déclic à partir de la p. 100 environ (oui, c'est long 100 pages quand même). J'espère que ce sera également on cas. Tiens-moi en tous cas au courant!
      Et pour la LC, on se rattrapera l'année prochaine avec Clair de femme?

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    2. Avec plaisir ! Je viens de voir passer un billet sur Clair de femme, on a l'air d'être en terrain plus sûr.;-) Mais je reste curieuse des Racines de ciel qui maintient donc sa place dans ma LAL.

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    3. Ok, on peut regarder pour Clair de femme pour décembre, janvier 2015? Histoire de ne pas enchainer les lectures Garyesques ;-)?

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    4. Ça me semble très jouable, décembre ou janvier 2015. C'est un court roman en plus.;-)

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    5. Ok, super, on se redit début de l'hiver pour fixer une date plus précise....

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    6. Hello, je revenais voir pourquoi on avait opté pour Clair de femme.^^ Parce que je viens de voir passer un billet sur Lady L., et celui-là a l'air très bien aussi.^^

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    7. ;-) C'est comme tu veux, tant que c'est Gary... Tu préfères switcher sur Lady L.? Aucun des deux n'a encore rejoint ma PAL...

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    8. Oki - Mmmh partons sur Lady L alors.^^ C'est plus sûr pour moi question de thématique, même si je ne doute pas que la magie Gary opère avec Clair de femme.
      On dit décembre toujours ? (enfin si on avait dit décembre^^)

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    9. On avait dit décembre-janvier ;-) Je vais voir si j'arrive à mettre la main sur Lady L et autrement on se fait un LC Gary avec libre choix du titre, histoire de se donner envie mutuellement?

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    10. Ooh, excellente idée ! Je pense maintenir Lady L (en plus j'ai cru comprendre qu'il l'avait directement écrit en anglais ??) mais si un autre titre m'attire d'ici là... ;-)

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  6. J'avais beaucoup aimé "La vie devant soi", également.

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    1. Et du coup, tu avais enchainé avec un autre titre?

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  7. J'ai beaucoup aimé la promesse de l'aube. J'ai celui-là dans ma PAL. Je le lirai dès que j'ai le temps

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    1. Ce titre est très différent de La promesse de l'aube - j'ai pensé un peu à Camus en le lisant... Mais j'espère qu'il te plaira également et autrement si Clair de femme te tente en LC...

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  8. pour ma part je préfère "les promesses de l'aube" mais celui là est aussi un beau récit

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    1. Franchement, je n'arrive vraiment pas à dire lequel est mon préféré. A part l'écriture magnifique et commune à tous ses livres, ils pourraient autrement facilement avoir été écrits par différents auteurs au niveau des thèmes, des émotions, du message (même si l'humanité semble être une base commune). Je pense que les personnages de Les racines du ciel ne me marqueront pas autant que la mère de La promesse de l'aube, mais le message est beau je trouve.

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  9. Je sens que ce roman est pour moi !

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    1. Pas de New York pourtant ;-) Mais je pense que c'est un livre qui parle et touche tout le monde alors n'hésite pas!

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  10. La vie devant soi et La promesse de l'aube font partie de mes plus belles lectures, de celles qui ont marqué mon parcours de lectrices ! Pour moi, les dénominateurs communs aux romans de Romain Gary, si différents les uns des autres pourtant, sont l'humanité et la lucidité.
    Je ne connais pas encore celui-ci mais j'y viendrais ...

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    1. Tout à fait d'accord avec toi pour l'humanité et la lucidité et ce titre-là s'inscrit complètement dans ces thèmes. J'espère qu'il te plaira le moment venu (et ne désespère pas sur le début au cas où...). Autrement, on lira probablement Clair de femme avec A girl pour la fin de l'année, si ça te dit de te joindre à nous...

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  11. Bonjour Zarline, Absente de la blogo depuis longtemps, je mets mes liens à jour en parcourant mes billets. Je reviens donc sur ton blog, où tu m'avais laissé un com sur "L'angoisse du roi Salomon" de Gary/Ajar ;-) Chaque roman me fait découvrir une nouvelle facette de son écriture ou une nouvelle approche. Le dernier que j'ai lu " La danse de Gengis Cohn" est encore différent. (Je le chroniquerai si j'ai le temps ) Et j'ai "Les oiseaux vont mourir au Pérou" dans ma PAL. Sur mon blog, si ça t'intéresse, j'ai aussi mis un billet sur "les Enchanteurs" et "Clair de femme" ;-) à bientôt !

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    1. J'ai été relire ton billet et une fois encore, il m'a donné envie de lire L'angoisse du roi Salomon. Mais de toutes façons, j'espère que tous les Gary vont un jour ou l'autre passer à la casserole car en effet, pas de répétition avec cet auteur. C'est à chaque fois une découverte complète d'un nouvel univers, même si les grandes thématiques se retrouvent. Clair de femme risque d'être le prochain sur la liste...
      Merci pour ta visite et bon retour sur la blogo!

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  12. Un auteur qu'il me faut découvrir! Ils sont peu, ceux qui arrivent à nos toucher alors qu'ils ont écrit à une époque éloignée de la nôtre!

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    1. Ah oui, il faut que tu lises Romain Gary. Les racines du ciel a peut-être moins bien vieilli que ses autres romans, même si ça reste une lecture coup de poing. Je tenterais plutôt La vie devant soi en premier...

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